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Tu t'en vas, Magali Thuillier

Ecrit par Cathy Garcia 14.04.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie

Tu t’en vas, publié en 2004 aux Ed. du Dé Bleu.

Ecrivain(s): Magali Thuillier

Tu t'en vas, Magali Thuillier


Tu t’en vas. Un titre qui déjà marque le ton, non pas une injonction, mais un constat. Le constat clinique d’une réalité contre laquelle l’auteur ne peut rien. Tu, c’est la grand-mère de la narratrice et ce livre qui s’adresse à elle, raconte à travers ce dialogue à sens unique, un double départ. Le premier, c’est le faux-départ, mais aussi le plus douloureux, le plus insupportable, je dirais même littéralement le plus dégueulasse. La grand-mère tant aimée ne s’habite plus, elle n’est plus là « Une étrangère s’est glissé dans ton corps. Elle prend ta voix. Elle vit chez toi. Elle me vouvoie. Je ne lui réponds pas. J’attends que tu reviennes. Reviens ». C’est la maladie, l’Alzheimer, jamais citée, mais décrite, à petites touches implacables, presque à contre cœur, comme on évacue un peu de pus d’une plaie pour ne pas que l’infection se propage, envahisse tout, jusqu’à la moindre parcelle d’amour.
C’est la maladie qui peu à peu voile et vole la grand-mère adorée. « Pas voir les signes de la maladie. Pas les voir. Pas voir. Au revoir. Pas tout de suite. Pas ma grand-mère. Pas toi. Pas moi. Pas ».

Sur la page de gauche, le présent qui devient un « no grand-mère’s land », qui raconte, qui supplie, qui cherche à comprendre, à retenir, à empêcher l’inempêchable, qui dit la révolte aussi, la fatigue. « Arrête de perdre la mémoire. Arrête de faire n’importe quoi. Arrête de pisser partout. Arrête de parler toute seule. Arrête de faire l’enfant. Arrête ».
Sur la page de droite, la grand-mère, la vraie, celle d’avant, celle des souvenirs, la grand-mère idéale, celle qui manque tant. « Tu t’asseyais dans ton fauteuil. Aussitôt, tu sortais tes aiguilles et ton tricot. Les aiguilles se mettaient à danser à un rythme effréné. Admirative, je te regardais me tricoter un pull pour l’hiver ».
Car avec cette grand-mère qui bascule dans la démence, qui ne reconnaît plus son entourage, c’est aussi tout le passé de la narratrice qui est mis à mal, comme si la maladie lui arrachait non seulement sa grand-mère mais aussi la plus belle part de son enfance. Alors, le moindre souvenir devient trésor.
« (…) Odeur de feuilleté au fromage, de tarte aux pommes, de crème caramel. Odeur de bouillie, de croque-monsieur, de cake. Odeur de savon noir, de cire, de lavande. Odeur d’œillets, de soucis, de jonquilles ».
« Au douzième coup de minuit, je dévalais l’escalier, ouvrais la porte de la salle à manger et m’asseyais au pied du sapin. Tes yeux brillaient de joie en me voyant ouvrir mes cadeaux ».
Cette juxtaposition d’avant et pendant la maladie, donne à ce livre une raison d’être, car il contribue à maintenir autant que possible l’image de la grand-mère intacte, mais il n’en est que plus bouleversant. Il prend à la gorge, retourne le cœur, et nous sommes pris par l’émotion comme si elle était nôtre, car oui cela nous touche toutes et tous, en tant que petits-enfants, enfants, parents et vieillards à venir. C’est un livre d’amour, d’amour fou pour ces aïeuls qui disparaissent avant de disparaître vraiment. Et quand après tant d’épreuves, tant de coups à cet amour, la mort vient, elle vient comme réparatrice. C’est elle qui rend la personne à sa dignité, la grand-mère à sa petite-fille, on en vient à aimer cette mort, ce doux sommeil qui met fin au cauchemar.
« Tu t’es endormie. Finies les fantaisies, les bizarreries, les extravagances. Tu es belle. C’est toi, plus que jamais. Toi ».
C’est un livre de nécessité, la poésie ici est ce qui permet de supporter, de mettre une certaine distance avec l’angoisse et la crudité des faits, l’indécence de cette maladie qui écorche la réalité même d’une famille.
Il y avait 860.000 personnes concernées en France en 2007 dont 20.000 personnes de moins de 65 ans. Il y a 160.000 nouveaux malades par an en France. Le nombre de malades double tous les 3 ans. Et dans une société qui parque ses vieux à l’abri des regards, ce Tu t’en vas de Magali Thuillier redonne un peu de dignité à ce qui n’est traduit souvent que par des chiffres.

Tu t’en vas, est le premier recueil de Magali Thuillier, publié en 2004 aux Ed. du Dé Bleu.

 

Cathy Garcia


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A propos de l'écrivain

Magali Thuillier

Magali Thuillier est née en 1972 à Déville les Rouen (76).

Elle vit à Nantes depuis de nombreuses années.

Elle anime l’association 3 petits points de suspension, dont l’objet est de faire connaître la littérature contemporaine en développant des projets autour de la lecture et de l’écriture.

Suite à Tu t’en vas, elle a publié : L’attendu, éditions du Chat qui tousse, 2005. Qui que quoi donc, Contre-allées, 2005. Des rêves au fond des fleurs (illustré par Anah Merlet), le farfadet bleu, L’Idée bleue, 2006. Ta main autant que, Contre-allées, 2008. Potager d’amour (illustré par Morgane Isilt Haulot), La yaourtière éditions, 2008.


A propos du rédacteur

Cathy Garcia

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature française et étrangère (surtout latino-américaine & asiatique)

Genres : romans, poésie, romans noirs, nouvelles, jeunesse

Maisons d’édition les plus fréquentes : Métailié,  Actes Sud

 

Née en 1970 dans le Var.

Premier Prix de poésie à 18 ans. Premiers recueils publiés en 2001.

A Créé en 2003 la revue de poésie vive NOUVEAUX DÉLITS. http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com

Fin 2009, elle fonde l’association NOUVEAUX DÉLITS :

http://associationeditionsnouveauxdelits.hautetfort.com/

Plasticienne autodidacte, elle compose ce qu’elle appelle des gribouglyphes,  mélange de diverses techniques et de collages. Elle illustre plusieurs revues littéraires et des recueils d’autres auteurs. Travail présenté publiquement depuis fin 2008 et sur le net :

http://ledecompresseuratelierpictopoetiquedecathygarcia.hautetfort.com

Elle s’exprime aussi à travers la photo, pas en tant que photographe professionnelle, mais en tant que poète ayant troqué le crayon contre un appareil photo : http://imagesducausse.hautetfort.com/ Ce qui  a donné lieu à trois Livr’art visibles sur internet dans la collection Evazine :

http://evazine.com/livre_art.htm