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Tu ne jugeras point, Armel Job

Ecrit par Laetitia Steinbach 23.01.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Jeunesse, Roman, Mijade

Tu ne jugeras point, éditions Mijade, octobre 2011, 287 p. 12 €

Ecrivain(s): Armel Job Edition: Mijade

Tu ne jugeras point, Armel Job


« Tu ne jugeras point par crainte d’être jugé », Matthieu VII.


Denise Desantis est une mère exemplaire : elle s’occupe admirablement de ses quatre enfants, soigne incomparablement son mari et sa maison et se rend pieusement, presque tous les jours, à l’église du bourg contempler le Vieux Bon Dieu, un Christ en croix médiéval qui jouxte un prémonitoire autel à répit, où l’on venait déposer les enfants mort-nés.

Dans cette campagne belge, un peu plate, un peu morne, un peu oubliée de tous, la vie est paisible, bien que difficile : les Desantis sont de « petites gens », « pauvres mais dignes » comme le souligne l’un des personnages du roman. Alors pourquoi un beau matin, en dépit de ce dévouement qui semble sans failles, Denise laisse-t-elle sa poussette devant un commerce, alors que David, 13 mois, y dort bien à l’abri sous sa capote  et son cache-pied ? Ce jour-là, c’est l’effroi : David ne réapparait plus vivant et tout le village, qui a encore en mémoire la sinistre affaire Dutroux, est en émoi : les habitants veulent un coupable à tout prix.

Le climat devient pesant, les suspicions se portent sur les étrangers et l’enquête menée par le juge Conrad et deux inspecteurs fédéraux s’embourbe. Les pistes se multiplient, les témoignages sont contradictoires, le fil des indices et des révélations se rompt sans cesse, d’autant que de nombreuses incohérences rendent les justifications de la mère de moins en moins crédibles. A la façon des meilleurs maîtres du genre, Armel Job nous tient en haleine, au bord de nos propres suppositions, avant de toutes les souffler à peine sont-elles étayées, jusqu’à nous infliger l’ultime rebondissement, véritable botte de Jarnac.

Tu ne jugeras point est un roman qui se lit avec compassion : peut-être parce qu’il emprunte son titre à un Evangile et qu’il en devient lui-même sacré ou parce qu’il est placé sous le très beau exergue de Saint Augustin : « Les juges ne sauraient avoir accès à la conscience de ceux qu’ils poursuivent ». A cheval entre étude psychologique et roman policer, Armel Job sème ses mots à la façon lente et surannée de Philippe Claudel dans Meuse l’oubli ou Les âmes grises, et le juge Conrad ressemble à s’y méprendre au commissaire Maigret. Il y a du Simenon dans ce livre : l’auteur y évoque la campagne belge avec tendresse, et ce qui compte ce sont les hommes et leurs ambiguïtés, leurs secrets, leur culpabilité et leur humanité :

« Le juge l’avait trouvée à la table de la cuisine comme les deux premières fois. Sur son chemisier blanc elle avait passé son tablier à bavette. Elle épluchait des pommes de terre. Les épluchures translucides tombaient au milieu d’une feuille de papier journal dépliée sur la toile cirée. (…) Que font les gens dont on a volé l’enfant en dehors des quelques minutes où on les voit à la télévision supplier les ravisseurs d’avoir pitié d’eux ? Un jour, deux jours ils peuvent pleurer. Ils n’ont plus la force de parler ni même de se lever le matin. Mais après, que faire ? Il faut bien continuer à vivre, s’assoir à la table, étendre le journal, se saisir du petit couteau à éplucher. »

Le récit multiplie les points de vue : on passe de l’analyse froide de l’inspecteur Harzee à la douleur et à l’incompréhension du père face à la pétrification de son foyer avant de sauter dans le cœur tourmenté par un lourd savoir de Catherine, la sœur aînée. Au fur et à mesure des pages, le lecteur plonge en avant dans les pensées qui affleurent la conscience des protagonistes avant de se dissoudre à peine écloses, et l’on s’enfonce doucement dans la fange des petites mesquineries, des drames du quotidien, des soupçons et des jalousies infects. Heureusement qu’il y a encore quelques gestes fous, inconsidérés, d’une spontanéité absolue ou d’une douceur infinie, comme lorsqu’Angela, la tenancière du bar tabac ne supportant plus le calvaire que subit Denise lors de la reconstitution se laisse aller à un faux-témoignage :


« Il y a des mères dénaturées, mais pas Denise, pas Denise ! Ils ne l’ont pas vue courir comme une folle, crier après son petit ? Ils n’ont pas remarqué les larmes qui inondaient sa figure ? Ils n’ont pas compris sa honte d’avoir un malheureux instant relâché sa vigilance ? Ils sont aveugles. (…) Ah mon Dieu, que faire ? Alors emportée par son désir de sauver toutes les femmes écrasées par les hommes, Angela ajoute [à l’intention du juge] : « Maintenant je le vois, comme s’il était là dans sa petite cagoule bleue avec un liseré rouge. »


Tu ne jugeras point est un bijou de simplicité et de justesse ; ce texte jouxte par sa mise en scène l’atmosphère du « Havre », le dernier film d’Aki Kaurismäki : un univers terriblement contemporain dans sa dureté et son inéluctabilité, mais un univers qui au final se dissout dans un écrin de réminiscences fanées, nous projetant au milieu d’images dignes d’un vieux chromo délavé, pour finalement aboutir au coup de théâtre ultime qui rendra sa dignité à Denise, véritable Mater Dolorosa du livre.

Si ce roman magistral a été republié dans une collection jeunesse, il est certain que tous le liront avec bonheur, tant les thèmes de la dissension des liens familiaux, de la douleur de la perte d’un être aimé, ou de l’opiniâtreté face à l’adversité (matérialisée ici par la machinerie judiciaire) nous sont proches. Tu ne jugeras point nous apprend donc à ne pas nous comporter comme si nous vivions en terrain conquis, comme si nous savions tout de nos proches, et nous invite à considérer l’Autre avec humilité.


A partir de 15 ans.


Laetitia Steinbach


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A propos de l'écrivain

Armel Job

Armel Job est né le 24 juin 1948 à Heyd, en Belgique. Il est le 3ème garçon d'une famille de 4 garçons. Son grand-père était marchand de chevaux. Son père fut matelassier puis marchand de céréales. Il est issu d’un milieu d'artisans modestes profondément enracinés dans le terroir et imprégnés de l'ancienne culture liégeoise. Professeur de latin et de grec, directeur de séminaire, il se lance dans l’écriture et se consacre uniquement à cela depuis 2010.

Il a notamment publié aux éditions Mijade Le commandant Bill (2008), Les lunettes de John Lennon (2011) ; aux éditions Robert Laffont Helena Vanneck (2002), Les fausses innocences (2005), Les eaux amères (2011).

A propos du rédacteur

Laetitia Steinbach

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Rédactrice

 

Laetitia Steinbach est professeur de lettres modernes dans le secondaire. Elle s’intéresse particulièrement aux albums et romans graphiques et à la littérature de jeunesse contemporaine. Elle travaille actuellement à la rédaction d’une thèse portant sur l’homosexualité dans le roman pour adolescents et l’édition jeunesse.