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Tram 83, Fiston Mwanza Mujila

Ecrit par Claire Mazaleyrat le 28.10.15 dans La Une CED, Les Chroniques

Tram 83, Fiston Mwanza Mujila

Tram 83, Fiston Mwanza Mujila, Métailié, 2014, 200 pages, 16 €

 

Littérature-locomotive

A fond de train, la narration embarque les lecteurs dans une déambulation haletante : les bas-fonds de la Ville-Pays, sa gare éternellement inachevée, son bar tapageur, où se nouent toutes les idylles, où se traitent toutes les affaires, pour la surface ; les mines et son peuple misérable, prêt à tout pour survivre, pour les entrailles de ce roman construit comme une improvisation, à un rythme trépidant, sans cesse interrompu, toujours renouvelé. La lancinante question « Vous avez l’heure ? » portée par l’un de ces « canetons », ou jeune prostituée encore fraîche, vient harceler personnages et lecteur embarqués dans une odyssée brinquebalante, comme un leitmotiv qui ravive le sentiment d’urgence de cette survie apocalyptique, interrompt les discussions, les énumérations sans fin, les errances de nos personnages perdus, et renforce le rythme d’un récit qui n’en finit pas de se hachurer, de nous égarer, de nous promener à travers des intersections hasardeuses, rendant le lecteur passager d’une course aussi absurde que tumultueuse. A coup d’intersections nettes, de cul de sac, de revirements soudains ; avec toujours au centre le Tram 83, lieu de tous les désordres autour duquel un ordre s’instaure dans la narration.

Melting pot à la congolaise

Le Tram 83, qui donne son nom au roman, est le centre névralgique de la narration et le bar où errent les personnages de ce roman éminemment dramatique : les longues descriptions du narrateur, entrecoupées des fragments d’une réalité brutale ou délibérément folle, rappellent les monologues de Koffi Kwahulé, à travers cette puissance évocatoire des effets d’oralité, la violence d’un pays déchiré dont on extrait les lambeaux sanglants après une énième répression des grévistes, la quête de sens de l’écrivain Lucien, entre la Porte de Clignancourt et l’Arrière-Pays, réécrivant indéfiniment un « conte-théâtre » au gré de ses errances et des exigences contradictoires de son éditeur. Le Tram 83 est aussi le lieu où s’affrontent les classes à travers les types sociaux énumérés par le narrateur, mettant en relief la violence des confrontations dans ce lieu tapageur de l’illusion : prostituées de tout âge, « touristes à but lucratif » (entendez : Blancs qui vivent de l’exploitation des mines par les multinationales), canaille d’âges distincts, magnats, immigrés d’autres terres, errants perdus, hommes d’affaires. Et le poète Lucien, et ses acolytes Requiem et sa bande. C’est Death in Timbuktu, parodie de western africain inséré dans le film Bamako de Sissako, version mines congolaises. Car Fiston Mwanza Mujila joue avec adresse des codes et du mélange des genres, à travers ce premier roman qui rend hommage à un certain nombre d’œuvres majeures, non sans une profonde ironie à l’égard de son propre travail de romancier. C’est cette mise en abyme qui donne l’un de ses charmes certains au roman, comme à travers ces discours de Lucien, qui semblent tirés d’une interview de l’auteur lui-même, à qui on reprocherait de n’écrire que sur les malheurs de l’Afrique comme trop de ses contemporains :

« Je pense, à moins de me tromper, que la littérature mérite une place de choix dans la mise en forme de l’histoire. C’est par le chemin de la littérature que je peux rétablir la vérité. Je me propose de reconstituer la mémoire d’un pays n’existant que sur papier. Fantasmer sur la Ville-Pays et l’Arrière-pays dans une perspective de remontée mémorielle… » (p.50).

Mais ces doctes discours sont interrompus par l’urgence de vivre, par les tentations de la chair et de l’ivresse, par la nécessité d’un divertissement qui essaie précisément de faire oublier cette « mémoire » exsangue d’un pays soumis aux exactions et à la violence, dont il ne reste en somme à dire que l’énergie et le désir irrésistible de vivre, maintenu dans une tension permanente par ses filles « aux seins-grosses-tomates » ou siliconés – silicosés – qui harcèlent Lucien, le forcent à vivre et s’acharnent à faire taire en lui la conscience historique, la fidélité à sa femme, la loyauté à ses propres ambitions. Est-ce à dire qu’il n’y a place, ni pour l’historien, ni pour le malheureux Lucien ? Rien n’est moins sûr. Le parcours du héros et de son double Requiem, aussi trouble et tempétueux qu’il entretient avec lui une relation ambiguë, fondée sur l’amitié et la trahison, marquent bien la même révolte contre le (dés)ordre du monde. Et par-dessus tout, le rire et la rage. Ainsi Requiem doit-il son surnom à ces quelques vers qui lui ont valu quelques tracas avec le Général Dissident :

« Je n’en veux plus des racines me liant à des aïeux perdus dans la brousse et autres fosses septiques de l’histoire.

Je n’ai cure d’un passé qui s’arrête à mi-chemin.

Qu’ils me laissent vivre l’urgence de mon sort !

Qu’ils me laissent inventer mon système solaire !

Qui a dit que je leur dois une récompense à la fin du mois ?

Je suis le paludisme

Je suis l’arbre qui cache la forêt

Je ne donnerai pas mes fruits avant la saison sèche

Se débarrasser ?

Je suspends le lien du sang.

Je coupe mon arbre généalogique !

Assez de mendier un passé désuet !

Requiem pour l’insolence.

Requiem pour une vie sans préambule » (p.148).

Cette rage de vivre « sans racines » et d’abdiquer la mémoire est avant tout l’émanation d’une « insolence » et d’une colère contre les autorités, qu’elles soient politiques ou littéraires, qui marque dans le roman un éloge de la jeunesse et de la révolte qu’elle porte, quand bien même cette révolte est vaine et sans objet.

La fureur de vivre

Né en 1981, Fiston Mwanza Mujila incarne pleinement cette « nouvelle génération » d’écrivains, qui refuse de se cantonner à une posture d’« intellectuels africains » qui dénonceraient les exactions des Blancs et revendiqueraient une identité nationale. L’auteur vit à Gratz en Autriche et pourrait au même titre que Abdourhamane Waberi répondre à ses détracteurs qu’il écrit en français « parce qu’il est un pur produit postcolonial » (1), bref un homme d’une génération nouvelle, qui est aussi français que congolais ou autrichien, et qui porte sur le pays de ses origines un regard neuf, imprégné d’une culture cosmopolite, et surtout décomplexée. L’ironie est l’un des procédés de cette révolte, marquant l’irrévérence vis-à-vis des genres, des tons dont il se sert en les poussant jusqu’à leur paroxysme : le lyrisme des prostituées qui égrainent leurs couplets sentimentaux pour appâter le chaland, la poésie cocasse des listes et des ruptures brutales, les insertions de dialogues et les descriptions des misères de la mine, dans une veine burlesque, contribuent à ces détournements de genres pour tourner en dérision toute autorité. Tous les discours se valent, dans la mesure où tous sont empreints du même jeu d’illusion tapageur, à l’image de ce Tram 83 peuplé de prostituées maquillées et vêtues comme des princesses alors qu’elles ont à peine de quoi manger. Au-delà des discours, dont il faut de toute façon se méfier dans ce vaste attrape-nigaud qu’est le monde dont le Tram 83 est une synecdoque, c’est la mélodie et son rythme qui sont seuls capables de dire une vérité :

« Littérature-locomotive ou littérature-train ou littérature-tram ou littérature-chemin de fer ou littérature lignes de fer, mon écriture accuse des parentés avec les chemins de fer qui partent de la gare qui se résume à une construction métallique inachevée, démolie par des obus, des rails et des locomotives qui ramènent à la mémoire la ligne de chemin de fer construite par Stanley. J’ai découvert ça, un soir que je me promenais sur le quai 10. Tu avais un spectacle et ta voix longue comme la pluie me parvenait, me poussait à réfléchir, à m’évanouir, à m’éclater, à me maudire, à me défaire sur la place publique. (…) je me rends compte que je cherche désespérément dans mes phrases les souffles de vie qu’ont ces trains-là, les trains d’ici. La prestance, l’orgueil, la rage canine, la vétusté et la rouille qu’ils traînent. Je cherche dans mes phrases la romance qu’ils affichent et trimballent » (p.145).

C’est à la Diva, autre figure légendaire du Tram 83, que s’adresse alors avec son sérieux habituel Lucien, et la voix de cette femme jointe à l’ambiance de la gare où s’échangent les trains et les rencontres entre deux quais contribue donc à créer la propre musique de ce roman, ardente et lancinante, syncopée et soufflant de colère.

Le lyrisme contribue donc étroitement à cette fresque d’une ville défaite par la rouille et la violence, mais portant haut ses seins désirables et ses fesses pour laisser sans cesse s’échapper vers un ailleurs de pacotille le passant pressé. La rage qui siffle entre les énumérations est toujours portée par un rythme comme l’ondulation des hanches d’une « fille-mère » sur la piste du Tram 83, et de ce mélange des genres et des tons naît une mélodie profondément puissante.

La seule vérité est donc celle des corps, du désir, de la soif de vivre et de la pulsion de mort, de la violence qui imprègne le texte, de la terreur qui règne dans l’Arrière-Pays, la seule réalité est celle des émotions qui se brassent dans le bar et dessinent les contours d’une humanité perdue, désespérée, qui s’accroche au bord du précipice pour ne pas tomber, avec une forme de dignité sublime.

Lucien et l’inversion chaotique du monde

Comme l’auteur grec auquel le héros emprunte son nom, Lucien est le visiteur d’un monde inversé, chaotique, où les valeurs du monde d’en-haut sont renversées dans ce lieu de passage qu’est le Tram 83. Il est l’exact revers de la mine où vont cavaler Lucien, Requiem et la bande, chargés de sacs de minerais qu’ils essaient de soustraire clandestinement à la voracité des creuseurs payés au lance-pierre par les « touristes à but lucratif ». Si tout est en toc dans le monde d’« en-haut », si les « filles-mères » sont des jeunes filles prématurément devenues mères en donnant l’impression qu’une destinée maudite d’enfantements et de prostitution les enchaîne pour l’éternité à leur corps de femmes, bref sous les remous d’un monde apparemment brillant dans le bar qui résiste à toutes les prises de pouvoir successives dans le pays, se tapit le monde obscur des mineurs, des creuseurs, des biscottes, à peine nubiles, qui accompagnent les travaux souterrains et s’apprêtent à devenir canetons. Et de ce monde obscur et violent surgissent des révoltes matées dans le sang et l’indifférence cynique, et de ce bain de sang naît la prose ô combien lyrique d’un récit porté par le souffle de la même violence qui ensanglante le pays :

« La soirée débuta avec morosité, suite à l’éboulement d’une galerie souterraine dans une mine de diamants. La nouvelle se répandit de bouche à oreille. Tout le monde connaissait les creuseurs qui venaient d’être avalés par la terre. Tous les quinze, après leur journée qui démarrait avec le chant du coq, l’angélus ou la fatwa du minaret d’en face, se précipitaient dans le train, snobaient les étudiants, atterrissaient au Tram, trinquaient, aguichaient les filles-mères, partaient faire l’amour à quatre dans les installations mixtes, suaient comme des porcs, éclataient de rire, insultaient les aides-serveuses, dansaient la polka, colportaient les mauvaises nouvelles, s’entretenaient avec les touristes, fumaient la ganja, se masturbaient publiquement, payaient à boire à tout le monde, rivalisaient à la roulette russe, aboyaient les chansons que leurs grands-pères et arrière-grands-pères entonnaient lorsqu’ils piochaient dans les mêmes mines, brinquebalaient la pneumonie et autres maladies non encore répertoriées, se partageaient des brochettes à base de chien, provoquaient des bagarres, s’en prenaient aux musiciens et repartaient tels qu’ils avaient débarqué, sales, nerveux, insolents, ignares et dédaigneux » (p.58).

Une humanité indistincte, crevant sous les pierres de père en fils avant même d’avoir eu à soi un nom, humanité minable et éclatante, humanité misérable qui se contente de vivre quelques heures avant de retomber dans le grand silence de l’oubli. C’est cette humanité-là, celle qui n’a ni visage ni histoire, que met en scène Fiston Mwanza Mujila en renversant l’ordre habituel des personnages et de la narration au profit de la vie qui passe à fond de train. Morceaux d’existence entre deux gouffres, plutôt qu’histoires réalistes de ces hommes et de ces femmes. Indistinction des existences plutôt que biographies détaillées. Chaos plutôt qu’ordre. Précisément parce que la vie de ces mineurs n’est pas compatible avec la prétention historique, avec l’ambition de donner forme au chaos, d’expliquer ou d’analyser, discours savants dynamités par l’ironie et la déchéance physique du pauvre Lucien, un bien piètre héros en vérité. L’auteur ne peint pas l’homme, il peint le passage, précisément parce que le drame de ces hommes qu’il évoque dans un tourbillon de mots et de scènes, c’est de n’être que des passagers indistincts d’un grand train conduit par d’autres, indifférent à ces vies qu’ils broient. Seul compte le minerai, l’argent, l’aisance qu’il procure, qui permet de nicher dans un quartier moins misérable. Mais Mwanza Mujila n’est pas un moraliste, qui contemple avec dédain la vanité des hommes et des femmes de son temps. Il exprime dans le spectacle des misères de l’homme une fraternité, une empathie avec ce peuple de l’ombre ou des lumières tamisées, et l’admiration pour la vigueur que porte ce nouveau monde construit de guingois par ces individus bouillants et apparemment insignifiants. Dans le passage, il capte le mouvement, et s’il déplore les malheurs de l’Afrique, comme il est de tradition de le faire, c’est pour souligner la fougue, l’ardeur de cette humanité tellement vivante, peut-être seule à vivre dans un monde en trompe-l’œil peuplé de fantômes très sûrs de leur raison.

 

Claire Mazaleyrat

 

(1)http://www.liberation.fr/hors-serie/2006/03/16/parce-que-je-suis-un-pur-produit-postcolonial_32947

 

Né en République démocratique du Congo en 1981, Fiston Mwanza Mujila vit à Graz, en Autriche. Il est titulaire d’une licence en Lettres et Sciences humaines à l’Université de Lubumbashi. Il a écrit des recueils de poèmes, des nouvelles et des pièces de théâtre. Il a reçu de nombreux prix dont la médaille d’or de littérature aux VIe Jeux de la Francophonie à Beyrouth (source éditions Métailié).

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A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.