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Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres le 11.07.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, éditions Lanskine, juin 2018, 80 pages, 14 €

Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, par Didier Ayres

 

Sobriété profonde

Le dernier livre de Sanda Voïca vient de paraître. Il est à la fois utile et inutile de connaître la biographie de l’auteure, et d’être renseigné sur le grand deuil où elle est plongée. Inutile, car le livre se suffit à lui-même et à mon sens, est très réussi. Car l’ouvrage ne nous rend pas prisonnier d’un pathos, d’un sentiment de perte lyrique, et se rapprocherait plus du Livre de Job que des Psaumes ou du Cantique des cantiques. Donc il ne faut pas lire cette poésie avec le cœur sec ni avec une angoisse impitoyable. Il est nécessaire simplement de se mettre à l’unisson de cette poésie de la douleur, de ce texte abstrait et énigmatique à certains égards, pour partager cette poésie témoignage de la perte. Car c’est une voix authentique je crois. Lire ce travail non lyrique, pour moi qui aime les chansons du langage, se partager soi-même dans cette poésie froide, quand en ce qui me concerne j’aime le chatoyant et l’esthétique baroque, se laisser aller à la netteté acérée de ce regard de la poétesse, pour un lecteur qui à mon instar aime le sfumato et les impressions gazeuses, est cependant important. J’ai beaucoup aimé Trajectoire déroutée, nonobstant les différences de sensibilités, et peut-être à cause de cela.

C’est quoi une fenêtre ?

Mon squelette récent.

J’ai soif

de la tombe blanche

ovale dans mon corps.

Sur le puits bien aplati

je me penche

une seule seconde.

Mari et marraine

devenus parents lointains

me tiennent en échec :

ne plus avancer

sans savoir où.

 

Ce recueil s’ouvre avec ce poème. Précisons aussi qu’il est lui-même, dans sa composition, empreint d’une sobriété grave qui irrigue tout l’ouvrage. Ce livre n’est fait que d’une couverture, d’une page de titre et de 73 poèmes et de rien d’autre. L’on est donc au pied du mur, mis à nu nous aussi par le deuil irréparable, sans possibilités de fuite vers un divertissement graphique ou morphologique de cette publication.

L’on peut, je crois, associer les textes de Sanda Voïca aux grandes écoles de la spiritualité occidentale, au franciscanisme notamment ou à l’esthétique cistercienne à la sobriété légendaire. Est-ce là la relation du martyr ? Comment peut-on parfois souffrir si fort par les flèches du langage ? Quoi qu’il en soit, sa désolation ne nuit pas à la cohérence du propos, et la perte, la déploration, et avec elles, le désir de vivre, permettent de poursuivre et d’immortaliser le souvenir de la défunte.

 

Mon cœur alourdi

sort de mon corps,

coule vers la terre,

devient un pis

et il nourrit

de ses gouttes immenses

couleur bleu-ciel

– ou bien royal ? –

ma fille enterrée.

La mort est un exil, un retrait vers un au-delà à la fois perceptible et sans aspérité, sans contour, mais reste une présence centrale et énigmatique tout comme l’est aussi la question du néant et de sa relation au tout. Il n’y a pas d’échappatoire à la douleur, et c’est le poème lui-même qui dit la douleur, qui s’ajoute à l’indicible, pour nous montrer ce qu’est la vie, et ressusciter en ce sens un souvenir de l’oubliée.

 

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.