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Toute la famille sur la jetée du Paradis, Dermot Bolger

Ecrit par Jérôme Diaz 10.02.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Folio (Gallimard), Iles britanniques, Roman

Toute la famille sur la jetée du Paradis (The family on Paradise Pier), traduit de l'anglais (IRL) par Bernard Hoepffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, 672 pages

Ecrivain(s): Dermot Bolger Edition: Folio (Gallimard)

Toute la famille sur la jetée du Paradis, Dermot Bolger

 

Toute la famille sur la jetée du Paradis de 1915 à 1946, la fabuleuse chronique d’une famille irlandaise.

– […] Ce qui se passe à Dublin est déconcertant. Une telle folie, alors que des Irlandais meurent tous les jours en France.

– C’est peut-être ça le problème. Ce n’est pas dans ce pays-là qu’ils devraient mourir.

– Le problème, Art, c’est simplement qu’ils meurent. La guerre ne résout rien et ne nettoie rien. Elle ne laisse que davantage d’amertume, laquelle n’attend qu’une occasion de déborder à nouveau (p.71).

« Sentimentaux, les Irlandais » écrit avec une douce ironie Colum McCann dans Transatlantic (1). Le côté sentimental, c’est peut-être cela qui attire tant chez les romanciers Irlandais depuis des décennies. Près de dix ans avant McCann, Dermot Bolger publiait Toute la famille sur la jetée du Paradis (2), superbe roman historique sur fond de chronique familiale.

En faisant partager plus de trente années de la vie d’une famille protestante irlandaise, le romancier signe un bijou de littérature. 1915 : la Grande Guerre et les prémisses de la guerre civile irlandaise ; 1946 : les derniers soubresauts de la Seconde Guerre mondiale, la Russie sous joug stalinien. Entre ces deux dates, le lecteur est ballotté de Dublin à Londres dans les années 1920 puis dans l’Espagne franquiste des années 1930. Au cœur de ce tumultueux tour du monde, le destin exceptionnel – inspiré d’une histoire vraie – de trois frères et sœur qui vont se retrouver mêlés à chacun de ces événements.

Elle essayerait de construire une arche pour ses enfants dans cette vieille maison mais une force maléfique, qu’elle était incapable de nommer, tenait le monde en équilibre sur sa paume. Il était à la hauteur de ses lèvres et il suffisait à cette force maléfique de souffler pour que toutes leurs vies, leurs espoirs et leurs rêves s’éparpillent comme de la cendre de cigarette (p.484).

Ce sont tour à tour les destins d’Art, Eva et Brendan qui sont ainsi racontés, trois enfants d’une famille protestante, les Good Verschoyle, établie dans un manoir du comté de Donegal, au nord-ouest de l’Irlande, où séjournent chaque été proches, amis et voisins.

D’abord l’enfance, synonyme d’innocence et d’insouciance, puis l’adolescence et les premiers émois. Enfin l’âge adulte, où chacun va décider de s’impliquer à sa manière dans l’Histoire. Quand l’un s’engagera au sein de l’IRA à en devenir jusqu’au-boutiste – Je suis le seul à avoir de véritables convictions parmi vous. Vous, vous êtes une faction de traîtres opportunistes, de faux communistes et de renégats trotskistes (p.520) –, l’autre militera également mais différemment – Mais, en Irlande, il avait vu comment les changements pouvaient se produire très vite – avec un nouveau drapeau, un nouvel État et le sentiment de ne plus vraiment y appartenir (p.164) –, tandis que la troisième, artiste en herbe, s’amourachera d’un membre de la Haute Société à l’opposé de ses convictions – Mais il y avait un autre combat, tout aussi vital, celui d’essayer de rester fidèle à ce qui était au fond de soi, refuser dans son cœur de devenir une autre personne que soi-même (p.346).

Avec, au fil du temps, des conséquences durables sur leur famille et leur entourage.

– Je voudrais m’engager comme volontaire au service de la République d’Irlande. […] En pension, j’ai reçu une formation complète au maniement d’un fusil.

L’homme de Cork s’assit, amusé. T’es un champion. Et que ferait donc la République d’Irlande de tes services ?

– Est-ce que vous insinuez que je suis un lâche ?

– Je suggère que tu restes à l’écart de ce qui ne te regarde pas.

– Evidemment que ça me concerne. Je veux ce que vous voulez.

– Et qu’est-ce que c’est, exactement ?

– La liberté pour nous tous (pp.92.93).

Personnages et thématiques, aussi justes que fouillés, font le sel de cette chronique familiale poignante et rondement menée, qui vous hante longtemps après avoir tourné la dernière page. Car il n’est pas difficile de s’attacher à ces personnages et à leurs préoccupations existentielles – Tu m’as ouvert les yeux et maintenant, qu’est-ce que tu attends de moi ? Que je reste à l’école et devienne un laquais de l’Empire ? (p.173) –, à leurs combats – Quand Art venait la voir dans son foyer entre deux cours à son université, Eva lui montrait ses poèmes où elle encourageait les rebelles à « lutter, lutter, lutter pour ce qui est juste, juste, juste ! » (p.154) –, à leurs discussions à bâtons rompus sur la guerre, les invectives échangées lors des repas au manoir familial – Il est peut-être temps que nous arrêtions de vouloir faire croire qu’une populace sans éducation aura toujours raison (p.333) –, aux injustices sociales dont ils sont témoins, aux médias en temps de guerre – La vérité se perdait dans un brouillard de propagande et personne ne savait plus bien ce que signifiaient les mots (p.618) –, à leurs relations parents-enfants – Je voulais te donner une éducation à la hauteur de mes moyens. Ensuite je voulais simplement que tu sois heureux (p.72).

Des questions sur comment mener sa barque, tandis que la guerre gronde aux quatre coins du monde –Personne ne contestait le bien-fondé de la guerre en Europe, mais tout le monde avait une opinion différente sur ce qui devrait se passer quand elle serait finie (p.49)…

Dans la veine de ses compatriotes Colum McCann et Sebastian Barry (3), Bolger raconte une histoire forte, emplie d’humanité. Tout comme l’envoûtant Transatlantic voyageait de 1845 à 2012 entre l’Irlande et les Etats-Unis à travers les destins de plusieurs femmes d’une même lignée, ou le magnifique Testament caché de Sebastian Barry dévoilant cent ans d’histoire irlandaise via les journaux intimes d’un psychiatre et de sa patiente centenaire, Dermot Bolger est aussi ingénieux dans sa narration, traversant les années et les lieux, depuis les contrées irlandaises jusqu’en Pologne en 1941, du Londres des années 1920 – Art paya une première tournée, puis une deuxième, et les trois Irlandais discutèrent de la mort de [Michael] Collins et de l’emprise de la nouvelle armée de l’État libre sur le pays. Ni Liam ni Thomas n’avaient reçu la moindre éducation et pourtant Art se sentait plus heureux en leur compagnie que parmi les étudiants dans l’appartement de Fletcher. Ici on sentait que la vie était réelle (pp.130-131) – à l’Espagne de 1936 sous Franco – C’était cette euphorie dans Barcelone qui avait touché Brendan à son arrivée, l’impression d’être dans une vraie ville révolutionnaire (p.383)…

À noter, le réalisme des pages dépeignant les camps de déportation à l’époque soviétique, descriptions qui ne sont pas sans rappeler un certain Alexandre Soljenitsyne : Brendan était affamé à ce moment-là, mais sa faim serait pire plus tard. Il attendrait le sommet de cette agonie avant de commencer à mâcher lentement son quignon de pain noir. Personne ne s’était encore sali, de sorte qu’il n’y avait pas de filet d’urine par terre ni d’odeur de merde. Personne n’était mort dans le wagon ce jour-là, ou alors ceux qui l’étaient l’avaient fait sans attirer l’attention. Le silence y était tel que, pendant quelques instants, malgré sa peur qu’on ne lui vole son pain, Brendan s’enfonça dans le sommeil et rêva du Donegal (pp.528-529).

Témoin de cette magistrale traversée, le lecteur est « scotché » à ces trois protagonistes unis par les liens du sang, Bolger ayant, à l’image de Dennis Lehane avec son chef d’œuvre Un pays à l’aube, ou du français Laurent Gaudé avec Le soleil des Scorta, l’intelligence et l’humilité de situer son écriture à hauteur d’hommes et de femmes d’une même famille, la narration y gagnant en richesse et en vigueur.

À Moscou comme à Barcelone, il y avait des bannières révolutionnaires partout, mais celles que l’on voyait ici n’étaient pas simplement des hommages à Lénine et à Staline ni à l’héroïsme des ouvriers qui dépassaient les quotas de production dans les usines. Le drapeau rouge et noir des anarchistes flottait en toute liberté et les slogans espagnols avaient été composés sur place et non copiés servilement dans des manuels. Brendan était incapable de tous les traduire, mais il aimait voir comment ils s’opposaient parfois en proclamant des objectifs différents – Indépendance pour la Catalogne, Fidélité au Front populaire de la République et Soutien au Komintern communiste (p.383).

Passionnant et en prise avec l’Histoire contemporaine, ce fabuleux roman est plus que recommandé à quiconque s’intéresse à ce pays si singulier qu’est la Verte Erin. Pour reprendre les mots d’une critique-lectrice, on est bien là « tout près du chef d’œuvre »*.

 

Jérôme Diaz

 

(1) Publié chez Belfond en 2013 ; traduit par Jean-Luc Piningre.

(2) Publié en version originale en 2005 puis en français chez Gallimard en 2008 (traduction de Bernard Hoepffner avec Catherine Goffaux).

(3) L’auteur de ces lignes ne remerciera jamais assez le musicien franco-irlandais Simon McDonnell, membre du Trio McDonnell, de lui avoir parlé de l’œuvre de Sebastian Barry. Pour celles et ceux qui s’intéressent particulièrement à la Première Guerre mondiale, est vivement recommandée la lecture d’Un long long chemin publié en 2006 (Editions Gallimard/Joëlle Losfeld, traduction de Florence Lévy-Paoloni) sur l’engagement des Irlandais durant la Grande Guerre.

 

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  • Vu : 1968

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A propos de l'écrivain

Dermot Bolger

 

Auteur irlandais prolifique, Dermot Bolger est né dans la banlieue ouvrière du nord de Dublin. Après avoir travaillé comme ouvrier d’usine, en particulier en Allemagne, puis comme assistant bibliothécaire, il se consacre exclusivement à l’écriture depuis 1984. Très célèbre en Irlande, il a à son actif sept romans, neuf pièces publiées et plusieurs volumes de poèmes. Sa première pièce, The Lament for Arthur Cleary (1989), a reçu plusieurs récompenses : le prix Samuel Beckett, le prix Stuart Parker de la B.B.C. et une distinction spéciale au Festival d’Edimbourg. En 1977, puis en 1999, il a l’idée d’écrire en collaboration avec six autres romanciers irlandais célèbres deux romans portant le même titre (Finbar’s Hotel), qui sont en fait chacun une suite de courts récits sur la gloire et la décadence de l’hôtel du même nom. La version française de Finbar’s Hotel est publiée en 2000 chez Joëlle Losfeld. Entre 1977 et 1992, il dirige une maison d’édition progressiste, la Raven Arts Press. En 2008 paraît Toute la famille sur la jetée du paradis, et en 2012  Une seconde vie,  chez Joëlle Losfeld.

 

On trouvera dans les pages de La Cause Littéraire ma chronique du précédent roman de Dermot Bolger, Une illusion passagère, sorti, toujours chez Losfeld, en 2013.

 

A propos du rédacteur

Jérôme Diaz

 

Jérôme Diaz : Passé par le monde associatif-humanitaire, la recherche en politique internationale et le journalisme, ayant arpenté entre autres les terrain africain et proche-oriental, je suis diplômé du Master 2 Sécurité Internationale et Défense de la Faculté de Droit de Grenoble, durant lequel j'ai soutenu un Mémoire de recherche sur le conflit afghan via les relations entre les Etats-Unis et le Pakistan.

Bien qu'en recherche d'emploi, je m'apprête à repasser des concours de la fonction publique.

Féru de longue date de: littérature, cinéma, musiques