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Terminus Allemagne, Ursula Krechel

Ecrit par Emmanuelle Caminade 03.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Langue allemande, Carnets Nord

Terminus Allemagne, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine, Carnets Nord/ Editions Montparnasse, 4 septembre 2014, 448 p. 19 €

Ecrivain(s): Ursula Krechel Edition: Carnets Nord

Terminus Allemagne, Ursula Krechel

 

Prix du livre allemand en 2012 – l’équivalent du Goncourt – Terminus Allemagne est un long roman touffu dans lequel Ursula Krechel, journaliste et écrivain, surtout connue comme dramaturge et poète, explore les zones d’ombre de l’histoire de son pays dans les années 1930 et 1940.

Au travers d’un protagoniste principal réel au nom fictif dont elle reconstitue minutieusement la ligne de vie en s’appuyant sur les nombreux documents d’archives retrouvés pendant près de dix ans de recherche, mais aussi des multiples histoires et personnages ébauchés en arrière-plan, elle s’interroge sur les raisons profondes de l’échec de la réintégration de ces 5% de « personnes déplacées » (contraintes à l’exil par les lois du Troisième Reich) revenues en Allemagne après la guerre. Des personnes qui à leur retour furent de nouveau rejetées par leur pays, exclues de cette « reconstruction démocratique » censée permettre la croissance d’une « autre Allemagne ». Un sujet pointu et dérangeant car il met tout un pays en accusation comme semble l’indiquer le titre original ambivalent, Landgericht, qui désigne certes le Tribunal de région, cette sorte de microcosme où évolue le héros du livre, mais signifie aussi « jugement sur un pays ».

Richard Kornitzer, jeune et brillant juge peu attiré par le pénal – qui sans doute touche trop à l’humain – s’est spécialisé dans le droit des brevets tandis que sa femme Claire, dynamique et résolument moderne, a créé sa propre société. Licencié de la fonction publique en 1933 en raison de son origine juive, il sera contraint de s’exiler pour assurer sa survie, quittant à la hâte son épouse « aryenne » et protestante en 1939 tandis que leurs deux jeunes enfants sont envoyés à l’abri en Angleterre. Le déclenchement rapide de la guerre, véritable « incendie mondial », empêche la famille de se rassembler à Cuba où l’ancien juge a obtenu un visa, détruisant ainsi la « maison » que les deux héros avaient réussi à construire.

Ce n’est que dix ans plus tard que l’apatride Richard Kornitzer – qui avait été destitué de sa nationalité allemande en 1941 – pourra, grâce aux démarches obstinées de Claire, revenir dans son pays encore sous l’occupation des Alliés, et le couple retrouver ses enfants. Mais ce retour du héros dans l’Allemagne d’après-guerre n’offre en rien l’happy end que pourrait laisser présager le splendide et paisible décor montagneux de la scène initiale. S’il arrive ainsi sur les bords du lac de Constance dans une petite ville étonnamment épargnée par les bombardements, rien ne sera plus comme avant. Les mentalités qui président à la reconstruction d’une Allemagne devenue partout ailleurs un gigantesque champ de ruines ne semblent pas tenir compte en effet de la responsabilité du pays dans cette noire période. Pas de contrition, pas de désir de réparation mais plutôt égoïsme et indifférence ou orgueil et arrogance !

Ni l’identité ni la carrière de cet ancien juge brisé, devenu étranger aux autres et en partie à lui-même, ni sa famille dispersée, ni même véritablement son couple, ne pourront se reconstruire face à la rigidité kafkaïenne des administrations dont la plupart des fonctionnaires en place ont servi avec fidélité le Troisième Reich. Le quantitatif prime sur le qualitatif, les catégories abstraites sur les individus, et il semble, dans la vision plutôt pessimiste de l’auteure, que tous les Allemands aient été « contaminés par le national-socialisme dominant », même Claire qui se refuse à voir dans le « valet polonais » de la ferme où elle s’est installée du « travail forcé »…

Terminus Allemagne est un roman qui n’a rien de romanesque et recourt à l’imagination avec parcimonie. C’est une sorte de « docu-fiction » à charge dressant un acte d’accusation si copieusement étayé qu’il en devient parfois ennuyeux. Et le jugement rétrospectif de l’auteure sur son pays semble sans appel tandis qu’elle tente de réhabiliter la mémoire et de donner réparation à ce héros emblématique injustement oublié. Un héros complexe qu’elle traite avec empathie sans pour autant nous le rendre totalement sympathique.

Ursula Krechel dévoile toute l’architecture d’un pays dans un roman dont la construction et le style, très maîtrisés, sont conçus pour serrer au plus près son propos. Elle adopte ainsi un point de vue extérieur, froid et précis, pour suivre le parcours de son héros et pénétrer son intimité ; ses pensées plus que ses sensations ou ses sentiments car ces derniers ne s’expriment, de manière déroutante, que dans un registre juridique, seule langue restant à cet homme détaché de lui-même. Comme s’il intériorisait toute la déshumanisation d’un pays ayant glorifié la technique et la rationalité et poussé à terme leur logique. L’ordre juridique auquel se rattache le héros semble ainsi répondre de manière obsessionnelle à cet « ordre carré, prussien », qu’aimait Claire, son épouse protestante berlinoise, adepte de la perfection structurelle du Bauhaus. Et on a l’impression qu’Ursula Krechel voit dans ce « caractère germanique » poussé à l’extrême un des fondements ayant permis l’ancrage de la dérive nationale-socialiste.

La forme choisie recourt à la technique du collage pour intégrer les multiples documents présentés en italique (articles de loi, extraits de journaux ou de discours, témoignages et jugements…), ce qui donne un aspect délibérément étouffant à la narration, l’auteure accumulant les indices et les preuves pour contrer l’effacement d’un héros enfoui sous la chape de béton de la reconstruction allemande. Fort habilement, elle coupe son récit de retour à presque mi-parcours, introduisant deux très longs flashes-back consécutifs rédigés dans un style différent, plus aéré et plus fluide, plus chaleureux. Le premier retrace la vie heureuse du couple dans les années 1930 jusqu’à ce que les diverses lois nazies contraignent la famille à la séparation, et le second relate la vie du héros en exil à Cuba, sorte de parenthèse dans un autre monde semblant plus humain… Des respirations bienvenues !

L’écriture acérée et minutieuse exclut tout pathos et joue brillamment, notamment dans de très belles descriptions des ruines et des chantiers de reconstruction, de toute la symbolique architecturale de la maison tant au niveau de l’individu et de la famille que du pays, les trois se faisant écho. Et l’auteure pousse très loin la psychologie d’un héros submergé par ses pensées, son analyse s’élargissant à toute l’Allemagne, une Allemagne dont le contraste avec l’épisode cubain souligne la froideur.

Au-delà de l’intérêt historique d’un livre éclairant des éléments peu connus, on apprécie surtout dans ce roman le regard pénétrant et sans complaisance d’une auteure qui, dépassant la précision factuelle, tente de sonder les profondeurs de l’inconscient allemand grâce à un impressionnant dispositif narratif et stylistique que lui permet la fiction. A ce double titre, même si certains passages s’avèrent un peu fastidieux, Terminus Allemagne est un monument.

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Ursula Krechel

 

Ursula Krechel est née à Trèves en 1947. Après des études d’allemand, de théâtre et d’histoire de l’art, sa carrière oscille entre journalisme et théâtre. Elle publie de la prose et du théâtre, mais est surtout reconnue pour sa poésie – jusqu’à la publication de son roman Landgericht (Jung und Jung 2012) qui rencontre un succès sans précédent et reçoit le Prix du livre allemand.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.