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Tango de Satan, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 18.10.18 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Tango de Satan, László Krasznahorkai, Folio, trad. Joëlle Dufeuilly, 288 pages, 21 €

Tango de Satan, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

 

Ouvrez un livre de l’écrivain hongrois LászlóKrasznahorkai, et d’inquiétants effets secondaires s’emparent de votre corps, d’impalpables interférences troublent votre lucidité, d’étranges phénomènes altèrent la matière autour de vous : la lumière décline subitement, le sol s’affaisse sous vos pieds pourtant solidement rivés au béton du réel, la linéarité temporelle s’étiole littéralement. Tango de Satan, premier roman publié en 1985 par le cobra des Carpates (hé, ça sinue et se déplace, un serpent !), n’échappe guère à cette règle paranoïde. Vos mains, à force de tourner les pages de ce livre, finiront par s’empoisser tellement l’atmosphère perpétuellement pluvieuse et bourbeuse se propage au mépris de toute frontière dimensionnelle. Et sur votre esprit se déposera une brume fuligineuse à laquelle le style méandreux de Krasznahorkai n’est pas étranger. Trêve de déblatérations : quel délice indicible, quelle extase déconcertante de lire cet auteur exigeant né en 1954, méritant lauréat de plusieurs distinctions littéraires, notamment le prix József Attila (1987), le prix Sándor Márai(1998), le prix Kossuth (2004) et le prix international Man Booker (2015) pour l’ensemble de son œuvre.

Bienvenue dans une cambrousse communiste, un hameau hongrois englué dans une « léthargie générale ». Les griffes de la déshérence se sont refermées sur une ferme collectiviste autour de laquelle végète une douzaine de villageois. Hères sans travail ni perspective, privés de statut économique, rongés par un alcoolisme aux vertus chronocides et somnifères, ils se réunissent dans une auberge infestée d’araignées tissant sournoisement leurs toiles, s’y éreintent, s’y exaspèrent, s’y enivrent, s’y perdent. Rien d’autre à faire dans ce trou paumé, dans cette zone de foutrissure inexpugnable où tout est sinistre et faisandé, où la fange dégorge des sentiers comme des esprits, où les éruptions sexuelles s’éprouvent au gré d’une triviale simplicité. Marinant dans une immarcescible médiocrité, ces paysans attendent un événement providentiel qui viendrait rompre leur routine, enrayer l’éternel retour du même, mater la monotonie de leur quotidien. Ils guettent le moindre signe, de la même façon que Vladimir et Estragon, le duo d’hurluberlus de Beckett, attendent Godot. Mûrs pour le meilleur, ils suivraient n’importe quel gourou, n’importe quel rhéteur capable d’haranguer la foule et de l’embarquer vers les pires folies.

Nulle aspiration de cet acabit chez l’ancien docteur du village, déchu de son droit d’exercer, présentement promu gratte-papier, cloîtré et avachi chez lui telle une baleine agonisante. Krasznahorkai lui consacre tout un chapitre, sorte de long plan séquence magistral et fascinant. Épave imbibée jusqu’aux os de pálinka (l’alcool local), ce mastodonte observe, toute la journée, de son fauteuil placé près de la fenêtre, les mouvements de la rue, les faits et gestes de ses voisins. Il capte l’éphémère, le futile, le furtif puis consigne ad nauseam toutes ses observations dans des carnets. Symbole pitoyable de l’homme impuissant face aux effets du temps qui s’écoule, il prend acte, minute par minute, de la dégradation de la matière : « Il était trop faible pour supporter cette triomphale décadence, il aurait beau se débattre, il ne pourrait pas résister à cette force destructrice qui anéantirait tout, ces maisons, ces murs, ces arbres, cette terre, ces oiseaux plongeant vers le sol, ces animaux se faufilant sans bruit, le corps de ces hommes, leurs désirs, leurs espoirs, il aurait beau essayer, il serait incapable d’enrayer cette perfide offensive contre la création humaine, c’est pourquoi il avait décidé de tout faire pour imprimer dans sa mémoire cette funeste décadence ». À l’inéluctable déliquescence, le docteur répond par la réclusion volontaire et « l’anéantissement de ses désirs ». Il n’est pas sans rappeler le professeur de musique misanthrope et retiré du monde, antihéros du roman La mélancolie de la résistance, l’autre chef-d’œuvre de Krasznahorkai.

Certes, la résignation s’inscrit comme une des alternatives à l’âpreté et à l’absurdité du monde. Accepter les choses telles qu’elles apparaissent, aussi injustes, aussi frivoles, aussi ineptes soient-elles. RENONCER. Voire se délabrer délibérément, du moins précipiter son délabrement. En s’avinant par exemple, de façon à poser un voile sombre sur sa conscience. Et transformer insensiblement le vouloir-vivre en vouloir-périr. Tous ces villageois abîmés meurent à petit feu. À l’usure. D’autres, comme cette fillette de douze ans, apprentie meurtrière de chat, rejetée et solitaire, pressentant qu’elle n’a pas sa place ici-bas, choisissent de hâter leur trépas. Un sacrifice, en quelque sorte. Du moins, c’est ce qu’allègue Irimiás, cet enfant du pays déclaré mort deux ans auparavant et qui réapparaît dans la région, avec son sanchesque acolyte Petrina, auréolé d’un rôle de sauveur par une clique d’ouailles délaissées par l’utopie communiste. Sa venue balaie la désolation et l’enlisement, et miracle, injecte l’euphorie et l’espérance dans les veines des villageois. Par son éloquence, Irimiás emporte l’adhésion d’une poignée de péquins en perdition, fait main basse sur leur pactole par la même occasion. Hélas, Irimiás n’est qu’un poète vagabond et idéaliste, doublé d’un informateur, le jouet d’une organisation plus vaste. Via son concours, des fonctionnaires, autres pions sur l’échiquier, autres proies dans la toile, collectent et retranscrivent des renseignements pour le compte de l’administration centrale, établissent des fiches sur les citoyens, simili d’ancêtre institutionnel de la télé-réalité du vingt-et-unième siècle.

Oui, chaque personnage de Krasznahorkai s’avère implacablement captif d’une trame qui le dépasse, l’esclave d’un système, l’otage d’une fatalité, à la manière d’un minable insecte se débattant dans une toile d’araignée, l’allégorie centrale du roman (avec la pluie, et cette impression de liquéfaction intégrale). Quels que soient les efforts générés pour s’en sortir, cette toile se reforme ad vitam aeternam, avec une scélératesse similaire à celle de l’hydre de Lerne, ce monstre dont la tête une fois décapitée repousse instantanément. Brinquebalé dans la roue du hasard et de l’infortune, l’homme se rassure par la parcelle de pouvoir qu’il brigue et s’arroge mordicus, et dont il (ab)use sur son prochain. Même la suicidaire fillette au regard pur ne résiste pas à la tentation de tester sa puissance sur son chat, en le rudoyant puis en lui ôtant la vie. Tragique illusion.

Si l’écrivain, lui, semble jouir d’une certaine latitude, si le dernier mot revient à ce chef d’orchestre capable d’élaborer une réalité et de provoquer une onde émotionnelle à l’aide de seuls signifiants – il n’est pas inutile de rappeler à ce stade que le mot « chat » n’en est pas un réellement – il n’en demeure pas moins le produit d’une conscience dont certains motifs et ressorts lui échappent. Toutefois, à travers les notes du docteur, les rapports des fonctionnaires et la mise en abîme de sa propre conception romanesque, Krasznahorkai exalte la primauté de l’écriture, salue sa prépondérance dans la vie de l’homme, lequel semble prédestiné à écrire une histoire, son histoire, irrésistiblement voué à saisir et graver la vérité, sa vérité.

Comme La mélancolie de la résistance (1989), somptueuse parabole d’une menace apocalyptique, Tango de Satan explore les fissures d’une collectivité en proie à l’effondrement et au chaos, proche du désastre. Avec son ami et réalisateur Béla Tarr, László Krasznahorkai a porté ce tango énigmatique à l’écran. D’une durée atypique de 7h30, d’une lenteur hypnotique, le film en noir et blanc immortalise cette coopérative en ruine balayée par la pluie, la grisaille et le vent, inexorablement coupée du monde moderne, coloré et trépidant. Le cordon ombilical gisant vraisemblablement dans une des poubelles du Pouvoir. À l’instar de Beckett, Houellebecq et consorts, Krasznahorkai fait partie de ces romanciers d’essence métaphysique qui placent la condition humaine au centre de leur œuvre, quitte à réduire l’action au minimum le plus austère. N’est-ce pas dans ces romans du rien, du reste, que se révèle l’essentiel, à l’instar de ces photographies qui ne dévoilent leur secret que dans l’obscurité intimiste de la chambre noire ? Hantés par la mire du néant, ces écrivains sondent l’humanité dans ce qu’elle a de plus infime et crucial, dans ce qu’elle a de plus fâcheux et émouvant, dans ce qu’elle a de plus labile et irréductible. Ressort sous leur plume l’infrangible vulnérabilité de l’homme asservi au temps, à la douleur et à la mort. Transparaît sur la texture de leur papier l’angoisse d’une pauvre créature lâchée dans l’incompréhensible écheveau de l’univers. Une insignifiance et une impuissance qu’Irimiás décrypte ainsi :« Je viens de comprendre qu’entre moi et un insecte, entre un insecte et une rivière, une rivière et un cri qui la traverse, il n’y a aucune différence. Tout fonctionne sans raison, sans finalité, sous la contrainte d’une interdépendance et d’un flottement sauvage, intemporel, et seule notre imagination – et non nos sens, condamnés à l’échec perpétuel – nous soumet à la tentation en nous faisant croire que nous pouvons nous libérer des griffes de la misère ». Bref, pour ce cercle restreint d’écrivains qui ont fait de la langue la seule branche où se raccrocher, l’écriture n’est pas une occupation superficielle, lucrative ou sensationnelle mais un acte cardinal par lequel ils exhument et transcendent les fragilités et les contradictions humaines, une nécessité par laquelle ils canonisent la coexistence antilogique, d’une part d’aspirations idéalistes et de ferveur, d’autre part d’accès nihilistes et destructeurs.

Quelle amertume, par conséquent, de quitter Krasznahorkai, alchimiste virtuose du spumeux et du mélancolieux, préposé à l’impénétrable et colporteur d’équivoque. Quel supplice de devoir stopper ce tango diabolique, de sortir de ce récit sibyllin dont l’achèvement, dans une lancinante circularité, nous ramène au commencement. Quelle torture de devoir s’extraire de ce vortex littéraire étourdissant et de le remiser si sèchement dans la bibliothèque, à la lettre K, aux côtés d’un aguichant Guerre et Guerre et non loin d’un autre auteur aux contours nébuleux, Franz Kafka. Quel désarroi de s’éjecter de ce délire de haute volée pour réintégrer une réalité trop ordinaire. Définitivement trop normale.

 

Cyrille Godefroy

 

László Krasznahorkai, né le 5 janvier 1954 à Gyula (Hongrie), est un écrivain et scénariste hongrois, auteur de plusieurs dystopies. Il a signé les adaptations de ses romans, notamment Tango de Satan et La Mélancolie de la résistance, pour des films réalisés par Béla Tarr.

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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).