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Supercherie (4), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud 03.10.18 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Supercherie (4), par Ahmed Yahia Messaoud

 

II

01

Il est probable que chaque nouveau jour est un nouveau phénomène. Phénomène pour éviter d’employer le mot « Fléau ». J’étais dans la place publique de la ville de mon réveil, les gens se connaissaient tous, un peu trop peut-être, ils avaient tous des surnoms dans le genre Ali-la-crise, Moh-la-cervelle, Abas-le-confort, Saïd-internet… La liste est longue, il y avait aussi Ammi Hamid-la-fontaine, un personnage fort intéressant. La fontaine, non par rapport à ce La Fontaine qui croyait faire parler les animaux d’ibn el mukafaa, mais par rapport à la fontaine de la ville, il était tout le temps là, à se laver, mais restait toujours sale. Il avait une vie riche en déceptions, et pensait en ces termes : « Moi aussi comme tout le monde, j’ai une maladie chronique, c’est ma vie, et je vis avec. On ne peut pas être intelligent et abordable en même temps. Ils me trouvent narcissique, distant, méprisant, mais je suis tout simplement inaccessible ». Il était, enfin il pensait l’être, un Jésus sans Dieu, ou plutôt sans père pour ceux qui croient en ce genre de conneries.

– On s’en branle de ce que tu penses, s’adressa Ammi Hamid à Moh-la-cervelle qu’était venu s’abreuver à la fontaine, t’as une allergie à l’intelligence ou quoi ! Il n’y a que ce que tu fais qui compte, ce que tu rates et ce que tu réussis. T’as rien réussi, ça on le sait. T’as raté quelque chose ? T’as échoué ?

– Non, je ne crois pas, répondit Moh-la-cervelle.

– Alors t’es la définition même de la médiocrité… Vas y. Bois comme le Zèbre que tu es.

Une conversation derrière moi, je ne voulais pas, ou pouvais pas me retourner, mais j’écoutais :

– C’est comme ça et pas autrement, ça ne peut être que comme ça : Faire, pour encore faire, préparer le tas à faire, puis refaire, défaire si nécessaire, ensuite faire pareil, recommencer autrement. [Pause] Attendre qu’il y ait à faire pour avoir à faire si l’on n’exige encore pas de défaire, ou de refaire, ou simplement refaire sans défaire, une autre couche, pour avoir à défaire beaucoup, trop, puisqu’on fait toujours peu pour ne pas avoir à refaire le tout. Mais peut-être : encore défaire et attendre pour qu’on nous donne à faire… Ainsi jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à faire, ni moi pour le faire.

Je supposais… j’étais supposé, j’allais, j’irai… Je n’étais plus !

La même voix après un long silence recommença :

– Une idée grosse comme ça.

– Comme quoi ? Je suis aveugle, je ne vois pas tes gestes, répondit une nouvelle voix, moins grave, et moins virile.

– Comme ça, je veux dire énorme.

– Vaste ?

– Comment ça vaste ?

– Comme hier. Tu as fait quoi d’hier ?

– Je n’y étais pas. Il y avait ma mère, ils ont attendu je ne sais combien de temps, puis rien.

– Tu ne voulais pas y être ?

– Je ne sais pas. il n’y avait pas de chaussures pour moi…

– Ce n’était que ça ! Une histoire de chaussures ?

– Non ! je fais des gestes mais tu ne vois rien.

– Ils faisaient quoi quand ils attendaient ?

– Comme d’habitude.

– Ça marche toujours l’habitude.

– Oui, ça a marché jusque là, ça doit marcher encore un peu.

– Ils étaient comment ?

– De grandes espérances, et des petites intelligences comme toujours.

– Tout cela pour pouvoir croire que le soleil reste au ciel pour eux !

– Non. Ils faisaient semblant.

– Je ne comprends pas !

– Encore des gestes que tu ne vois pas.

– Il faut bien qu’on s’entende non !

– Ça m’est égal. Je te dis seulement que l’idée est grosse. On l’a engraissée.

Les gens apparaissaient puis disparaissaient ou inversement, tirant de lourdes ombres apathiques qui faisaient décoller des gravillons de la chaussée. « Corruption » disaient-ils, ou pensaient-ils, « mauvaise qualité de goudron », « entrepreneur incompétent » constataient-ils. Le remblai ne comprend pas le kabyle, ni les murmures kabyles… Il ne proteste pas, pourtant il écoute attentivement ce qui se dit, et lorsque quelqu’un dit en arabe « Si seulement j’étais poussière » l’amas de terre sourit provoquant des fissures sur ces ombres pesantes. La terre comprend l’arabe, la terre lit le journal arabophone, la terre connaît les cent et quatorze sourates de Dieu, ou plus que ça, ou moins que ça. C’est une terre importée, une colline artificielle comme celle d’Hérode, une bosse sans fossiles… Un petit endroit qui n’a aucun 1954, pas de premier novembre, pour se dire « Jadis, on était des géants » comme dans la chanson. Même s’il fallait que la chanson soit dite comme ceci : « Jadis, ILS étaient des géants ». Problème de conjugaison ! Ou peut-être selon la situation, parfois on veut être Goliath, parfois Sidna Daoud.

Deux jeunes adolescents-philosophes voutés dans le vide éclaircissaient le Mythe de Sisyphe. Le premier dit :

– Tu dois le lire, c’est une philosophie pour la puberté, faut faire connaître Sisyphe à ta végétation pubienne. Il faut que tu te rendes compte que la question : Est-ce la terre qui tourne autour du soleil ou le soleil qui tourne autour de la terre ? est une question futile. Alors que savoir si tu laisseras pousser tes poils ou te pendre est une véritable question…

Le deuxième jeune homme répondit :

– Tu ne vois pas qu’on a le mythe de L’Hamid, celui d’Ahmed, celui de Mustapha… Que les grecs et les « pieds noirs » s’enculent entre eux. Que les obsessionnels du bonheur et de la joie aillent se masturber plus loin. Galilée qui abjura une vérité incontestable devant la putain de sainteté de merde est un événement futile, un non lieu ! s’exclama le jeune garçon.

– Doucement vieux, ce n’est qu’un livre, reprit le premier jeune homme.

– Oui un livre, et tu me crois assez débile pour laisser de côté les deux premières pages et passer à autre chose, j’irai me pavaner parmi les chapitres comme un imbécile qui s’extasie devant la stupide tragédie d’un homme.

Ammi Hamid la fontaine intervint joyeusement :

– Ils passent leur vie à se masturber, et composer de longs poèmes sur les bienfaits du sexe. Ils bâtissent des paradoxes et s’étonnent de l’absurde ou l’acceptent, je ne sais plus, comme ce peintre qu’on a engagé pour vêtir de slips les personnages nus du jugement dernier de Michael Ange. Il devait à la fin trouver cela absurde, ou peut-être qu’il était admiratif devant les minuscules bites dissimulées, il devait se croire un génie du vêtement, une espèce de Coco Chanel de la renaissance.

Les deux jeunes gens dévisageaient Ammi Hamid, il sentait sa peau se décomposer, il avait horreur qu’on le regarde, mais il était envahi d’une sympathie rare pour ce jeune adolescent, Alors il dit en s’adressant au petit jeune homme :

– Quand un homme se trouve dans une petite tragédie, il doit chialer un bon coup, évacuer sa morve, s’essuyer la tronche, puis passer à la question fondamentale qui est : Est-ce que la terre tourne ou est-ce que c’est le soleil qui tourne ? Parce que voyez-vous mon garçon (Hamid-la-fontaine qui n’utilise jamais ce genre de formules sympathiques, étonnamment il l’utilisa), si le soleil et la lune courent vers un gîte qui leur sont assignés, et que ce soleil s’agenouille devant l’omniscient toute la nuit jusqu’à ce que ce même et unique omniscient lui ordonne d’aller se montrer à l’est. Chose qu’il fera jusqu’à un jour où il sera de mauvaise humeur, là il ordonnera à ce disque jaune d’aller se montrer à l’ouest. Pour ma part je dis tant mieux. Il fit le geste avec les doigts pour signaler les guillemets. Et bien si c’est comme ça, alors on ne vaut pas mieux que ce remblai. Il ajouta : on n’est fasciné que devant ce qu’on arrive à soupçonner. Dans une situation, on ne pense pas, on réagit, et comme je ne sais par quel hasard il y a quelques milliards de bons hommes qui trouvent votre réaction très philosophique, les plus médiatisés d’entre eux sortent des phrases comme : Des idées délicieuses, des réflexions inquiétantes… Il n’y a pas d’absurde mon enfant, il y a l’ignorance vêtue d’un égo, et il y a l’ignorance tout court. Pour exiger un sens de la vie, il faut mériter la question… Il y a un sacré paquet de physiciens qui s’occupent d’un détail après l’autre, et il y a le reste de l’humanité qui pond des livres qui donnent un sens ou enlèvent du sens à la vie. Et comme dit l’adage « Il y a Mozart et il y a Paul McCartney ».

Ammi Hamid déchira la foule franchement, abimant l’harmonie gravitationnelle de cette abondance humaine, il sifflait jovialement un air Jazz… Si les notes se mangeaient, le Jazz de Hamid aurait une saveur acide de vinaigre. « Il y a autant de gens que de puces sur ma tête quand j’étais môme », pensa-t-il. Pour les puces, il en avait sur la tête autant qu’il en eut quand il fut gosse.

« Hamid apprit les vertus de la solitude », pensa la foule, jasa aussi. Pour qui sait écouter, on peut apprendre le monde, apprendre tout le monde. Tout, rien, n’importe quoi… Donc Hamid avait fait de sa solitude un métier, pas lucratif, mais abordable, quelques rituels pour se familiariser avec l’habitude qui use le monde sans jamais se laisser lui-même effleurer par ce perpétuel recommencement du renoncement national. Il était très loin de subir et supporter cette quarantaine, mais il la tirait au bout d’une laisse, et n’hésitait point à la lancer comme un chien enragé contre ceux qui s’essayaient à l’amitié. Hamid-la-fontaine était un homme affublé d’une conscience de lui-même qui outrepassait son individualité indivisible, presque tout son être débordait. En lui-même il ne restait qu’un grossier personnage qu’il faisait jouer en improvisant une lucidité à peu près correcte. Cependant en dehors de lui, de sa tenue, de sa peau, il s’emparait d’une conscience ou clairvoyance visuelle, comme deux yeux qui couvraient et mesuraient toute la géométrie de l’endroit où il se trouvait, une omniscience comme une caméra pendue à une grue qui se mouvait doucement et sûrement pour serrer ou élargir le plan capturé selon le bon vouloir de Hamid. Il était un homme qui se voyait vivre en un plan séquence. Et dans le plan, on voyait tout le reste.

Tout n’était qu’affaire de dimensions, le surdimensionné, le sous-dimensionné et les corrections arbitraires qu’apportait l’érudition de Hamid. Les gens mesuraient l’étendue et la profondeur de ce bâillement laiteux du néant éclairé, par leurs petits naufrages personnels. Cela était évidement faux, même un peu trop faux, mais dans cette géométrie ondulatoire que la caméra de Hamid pouvait délimiter, le faux fonctionne à peu près pareil que le vrai.

Hamid pensait que tous ces gens n’étaient que de petits excités qui faisaient semblant de faire la guerre aux choses et aux événements immédiats. Des négociateurs, des usuriers, des toxicos de l’immédiat, des réactionnaires. Il pensait fort et même violement à en avoir des migraines, que toute cette assemblée d’hommes n’existait que dans un effet secondaire de la vie, qu’ils étaient des symptômes que même un petit remède antidouleur pouvait faire disparaître. Cette fragilité de ses semblables qu’il constata l’attendrissait, l’émouvait… Parfois, il éteignait sa caméra pour se cacher et pleurer.

« La vie de l’homme s’avoue : Il y a une heure à tout. Ni la vie, ni l’homme ne contestent jamais rien, ils se dénoncent, se trahissent », se dit Hamid entre un gémissement et un bayement. Une solitude médiocre pesait sur les âmes, et les âmes ne pesaient sur rien. Alors chacun s’acharnait comme il pouvait et contre ce qu’il pouvait. Chacun se courbait l’échine, la tête davantage, cherchant sous le regard qui ou quoi écraser. « Toujours tournés vers plus bas, pauvres poissons dans une bouilloire », pensa Hamid sous le crâne… Des petites peines en supplément. Que faut-il exiger des ovaires ?

Une lumière homogène inondait le théâtre de Hamid, une exigence technique pour tracer les contours des choses, placer décemment les ombres, et respectueusement les choses éclairées. Accentuer le contraste dans la mesure du possible. Il avait bien évidement conscience de l’angoissante inutilité de tout cela. Aussi, bien sûr il avait conscience qu’il n’avait aucun contrôle sur la lumière laiteuse du soleil, mais il composait avec, il la prévoyait. Aussi, il comprenait que cet éclairage asphyxiait certains. Le soleil ne pouvait certainement pas être corrompu, mais le ciel si, donc la lumière qui s’écrasait sur certaines choses n’était pas pareille que celle qui atterrissait sur d’autres. Sur les gens aussi, sur les chiens aussi, sur les chats pareillement, sur les femmes également… Il aurait voulu que cette lumière, cette intelligence du soleil puisse faire la distinction entre les femmes et tout le reste. Rendre compte des femmes exigeait une lumière de peintre. « L’éclairage du théâtre est approximatif, il est global. Certes, fort par ci, moins fort par là, mais il reste uniforme et mou, on ne voit pas la lumière travailler, on la voit revenir faible et insatisfaite », pensa-t-il en observant un nuage qui menaçait de faire disparaître quelques rations d’ombre.

La nuée grise mit à exécution son avertissement, certains occupants de la place publique grinçaient des dents, chacun à sa manière, certains plus bruyamment que d’autres, pour eux, il faisait froid et sombre. D’autres se courbaient sous le poids de la lumière qui les aplatissait, d’autres encore guettaient l’arc-en-ciel, c’est-à-dire la raie de pétale la pétasse… Si l’on devait tout se dire, on aurait dit : « On se trompe de sentiment collectif, chacun semble chercher quoi éprouver, non en lui-même, mais ailleurs, chacun fouine comme il peut interrogeant des yeux toutes les solitudes qui faisaient barrage à la lumière indifférente du soleil ». Hamid, quant à lui, vivait dans cette désolation, qu’il n’aurait pas pu déceler s’il ne voyait pas depuis la hauteur de la grue. Hamid aussi comme tout le monde faisait partie des cerveaux abolis.

 

Ahmed Yahia Messaoud

 

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