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Suites à Miami (5)

Ecrit par Jean-François Chénin 11.11.11 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

Suites à Miami (5)

67.    A Miami, l'important est de sortir du bois. Les mains trainent, les lèvres tremblent. Au coin de la rue, un coup de vent relève les cheveux, les masques tombent.


68.    A Miami, chacun cherche l'échappatoire. La caste, même la plus élevée, est un étouffoir. Peu importe la destination, même la plus improbable, il s'agit de s'écarter de son destin. Les castes sont ainsi : elles recèlent de rejetons qui aspirent au détournement, au prix de s'exclure... A cœur remontrant.


69.    A Miami les hommes n'ont aucune grâce. Ils se négligent et leur assurance est une désinvolture de trop.


70.    A Miami, je serai méthodique, légèrement décalé, juste assez dans mes pas de côté,  en escapade pour ne pas me prendre trop au sérieux, ni dévot de mes considérations. Seul compte le choix des mots : être exigeant excessivement. Alors écrire n'est pas sans risque, celui, très serein et bien volontaire, de ne pas finir une phrase ou un mouvement et de rester en suspend. Mais j'aurai aimé et garderai, en moi, l'image, la musique et la vie.

71.    A Miami, il y a des quartiers où le soleil ne brille pas. Enfin il brille aussi mais loin.


72.    A Miami, nous pardonnons à nos égaux ou nos amis de se croire rois.


73.    A Miami, on est propre jusqu'au bout de la voix.


74.    A Miami, les périphéries sont noires. Les parapets sont les lieux de recueillement du commun des mortels.


75.    A Miami, les lumières sont à rebours des silences qu'elles laissent filer le long de la US1. L'heure n'y change rien et dans les arrière-cours des motels sunrisés - où une fin de jour se dédouble jusque dans les alcôves des lits défaits - les étreintes sont éreintantes, vagues et désaffolées. Doutez d'avoir été troublé. Miami se referme sur ses blessures et ses douleurs.


76.    A Miami, les palmiers ont la fibre tranquille des rêves à demeure.


77.    A Miami, le modèle connaît quelques variantes : plus court, plus étroit, rarement blanc. On le reconnaît au penchant subtil d'être toujours surligné.


78.    A Miami, l'art se décline en avant et après : avant et sans après. Chacun y va de son centre, de sa patte et de ses arrangements. Mais le rêve est bâclé et il faut imaginer, toujours imaginer, pour drainer le chaland. Exercice épuisant et le chaland passe.


79.    A Miami, la fuite en avant n'empêche pas les retournements.


80.    A Miami, les rendez-vous manqués finissent sous les flyovers. Les palabres sont interminables, les promesses des faux-semblants. D'autres rendez-vous seront pris, malgré soi, à cœur défendant et les prochaines fois n'auront pas plus de réalité que les fois précédentes, sous les flyovers.


81.    A Miami, les histoires sont courtes, le rêve à mi-hauteur et le vin chilien.


82.    A Miami, le long de la rivière, les entrepôts sont vides. Les lumières miroitent à l'aplomb d'un souffle de vent chaud, en lents tourbillons argentés. Les entrepôts sont vides mais des ombres subsistent le long des berges autour des pilotis rouillés. Au fond, Downtown prend ses quartiers mauves et gris étincelés d'œillades pourpres. Les entrepôts sont vides, les grilles sont fermées. L'eau, en bas, est noire et épaisse et porte sur ses crêtes un reste de lumière du jour. Les entrepôts sont vides et la nuit est venue.


83.    A Miami, les Forges de Vulcain ont des douceurs de vivre intermédiaires.


84.    A Miami, j'ai rencontré une call girl déguisée en realtor.


85.    A Miami, les étages empilent indifféremment grands magasins, bureaux, voitures, lobbies, rampes et escaliers de secours, spa et fitness center, coursives, halls, couloirs, dessertes et vide-poubelles. Il y manque parfois des ombres.


86.    A Miami, il faut rouler jusqu'à temps.


87.    A Miami, les castes ne disent pas leur nom. Elles ont leurs jours, leurs places, leurs traces. Elles ne disent pas leur nom. Elles se poussent du coude dans les contre-allées qui mènent aux condos et à la mer. Les blocks se succèdent et ne se ressemblent pas. Elles ne disent pas leur nom. Mais partout  les chiens n'errent plus et les joggers du matin rejoignent, le soir, leur happy hour en ordre dispersé. Les ponts et les avenues sont leurs frontières. Elles ont leurs cortèges, certaines emportent leur chanson à tue-tête, d'autres laissent des trainées d'écume en désordre dans la baie de Miami, s'arrêtent à mi-chemin pour se jauger, s'apprivoiser peut-être. Elles ont leur musique et au fond des bars cubains elles pactisent pour un soir autour d'un mojito, elles filent, se défilent, les castes ne disent pas leur nom.


Jean-François Chénin


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A propos du rédacteur

Jean-François Chénin

Né en 1954, en Lorraine. Il passe son enfance à l'étranger (Iran, Turquie, Grèce…) grâce à un père voyageur. Avec un arrière‐grand‐père prix Goncourt 1907 (Emile Chénin‐Moselly), il revient souvent à cette Lorraine rurale, celle de la Moselle, des écluses d'Ecrouves et de Pierre‐Latreiche, de la forêt de Haye et des Côtes de Toul.

Scolarité secondaire à Avignon puis études de philosophie à Grenoble. Sa principale occupation : la lecture.

Tout débute avec La puissance et la gloire de Graham Greene, il a onze ans. A treize, il tente Balzac et a du mal avec Proust. Plus tard, il entretient une correspondance éphémère avec Jean‐François Lyotard, René Char, Francis Ponge, Gilles Deleuze, Georges Mounin, Eugène Guillevic et d'autres, sans suite.

Il devient écrivain et, plus il écrit, plus il lui semble s’éloigner de ses contemporains. Sa référence reste Kant. A Uzès, il sait qu'il sera nomade. Plus tard, beaucoup plus tard, il découvre Calaferte et Wittgenstein. Il revient toujours à René Char, pour la joie ou dans la peine.

Il passe un temps dans deux cabinets ministériels. Il effleure la politique mais il connait son monde par coeur, ce qui l'en détourne. Il lit Pascal Quignard, fait une escapade aux Etats‐Unis, découvre Albuquerque (où tout commence), puis le Canada, à Québec, (où tout recommence).

En musique Mozart, toujours Mozart. En peinture, Francis Bacon et Nicolas de Staël. Il est maire d'un village de 200 habitants. Tout l'occupe. Il passe de longues heures à ne rien faire, fait de longues haltes au pied des murs de St Eustache. Il lit Yves Navarre, Albert Cohen, revient à la philosophie (Spinoza, Foucault, Althusser…).

Il est depuis plus de 12 ans à l'étranger au service de la langue et de la culture françaises (en Israël, en Inde et, aujourd'hui, aux Etats‐Unis).

Depuis l’enfance, il a le goût de l’ailleurs. Il s’intéresse aux auteurs des Editions de Minuit et à Claudel, Césaire, Blanchot. Il revient à la philosophie avec Montaigne, Voltaire et Herbert Marcuse, Clément Rosset et Marcel Conche.

Il a trois enfants, il aime s'attarder à la terrasse des cafés (les passantes), il ne mange jamais de tripes (sauf si elles sont au lait), il aime le gris, le noir et le bleu du ciel, les déserts silencieux, les fins de journée sauf le dimanche.