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Sucre noir, Miguel Bonnefoy

Ecrit par Emmanuelle Caminade 16.08.17 dans La Une Livres, Rivages, En Vitrine, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman

Sucre noir, août 2017, 208 pages, 19,50 €

Ecrivain(s): Miguel Bonnefoy Edition: Rivages

Sucre noir, Miguel Bonnefoy

 

Sucre noir s’inscrit délibérément dans la continuité du Voyage d’Octavio, ce que l’auteur nous signifie d’une phrase clin d’œil. Et comme dans ce premier roman très remarqué, Miguel Bonnefoy y annonce d’emblée la tonalité fabuleuse de l’histoire qu’il va nous conter. Il réinvente en effet la fin des aventures du cruel capitaine de flibustiers Henry Morgan qui, dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, mena ses expéditions aux Caraïbes où il devint une figure de légende. Echouée sur des cimes feuillues au milieu de l’océan de la forêt, sa frégate naufragée aux flancs empestant la misère et la faim, encore alourdie – malgré l’abandon de nombreux « objets de pillage » hétéroclites – de tout cet or dont il refuse de se délester, « s’effrite comme un morceau de sucre » alors que l’orage s’annonce, puis s’enfonce inéluctablement dans l’abîme en déracinant les arbres, tandis que le capitaine agonise « seul et pauvre, plongeant ses mains dans un trésor qui ne [peut] le sauver ». Une stupéfiante anticipation du naufrage actuel du Venezuela !

Après cette fantastique partie introductive, qui semble aussi se nourrir de récits de naufrage, le roman s’ouvre véritablement trois siècles plus tard. Un village s’est établi depuis dans cette région déserte et nous y suivons la famille Otero sur trois générations. Une famille de planteurs de canne à sucre et de producteurs de rhum dont la prodigieuse expansion et la chute brutale du domaine en l’espace de cinquante ans nous renvoie, d’un « or noir »* à l’autre, à la catastrophique réalité d’un développement économique mono-productif et d’une société gangrénée par la cupidité, la corruption et le cynisme :

« C’est ainsi qu’un demi-siècle après l’arrivée de Severo Bracamante, l’immense région qu’il avait développée, si vivante autrefois, séchait à présent sous une plaque charbonnée dont les cendres, déplacées par le vent, au milieu de ce naufrage national, dessinaient une poussière d’or noir ».

La légende du trésor perdu d’Henry Morgan anime des chercheurs d’or qui débarquent au village et arpentent en vain la forêt. Le premier d’entre eux, l’ambitieux Severo Bracamonte, déterrera toutefois la statue d’une mystérieuse Diane chasseresse – rappelant la Venus d’Ille de Mérimée – qui changera son destin et celui de Serena Otero, héroïne bovaryenne au « cœur écaillé d’ennui » qui rêvait pourtant à d’autres horizons. La malédiction de ce trésor n’apportant que des « seaux de larmes » va alors s’acharner sur la région, le cupide pirate semblant s’être réincarné en Eva Fuego, jeune-fille sauvage et dominatrice s’effrayant elle-même de « la force inconnue » qui l’habite. Et – ironie du sort – c’est sa mère adoptive qui héritera de ce trésor qu’elle ne désirait ni ne cherchait, seul vestige « d’une lignée perdue » et « du sucre noir de ses jours ».

Miguel Bonnefoy ancre Sucre noir dans sa terre, dans celle de ses ancêtres, utilisant la voie du conte ou de la fable – si prégnante dans la culture vénézuélienne – pour célébrer la beauté de son pays et en aborder les problèmes, tout en questionnant les hommes et leur destin : Quelle quête anime donc leur vie et lui donne sens ? Peuvent-ils échapper à la fatalité ?

Tissant de multiples héritages culturels, l’auteur y allie avec imagination la réalité quotidienne et le merveilleux s’inscrivant dans une tradition littéraire européenne (Gogol, Kafka, Marcel Aymé, Italo Calvino…) autant que dans ce qu’on a appelé en Amérique latine le « réalisme magique » (illustré entre autres par Gabriel Garcia Marquez).

Son roman, d’une facture très classique (récit au passé simple et à la troisième personne, et progression linéaire), est porté par une très belle langue, fluide, concrète et imagée et parfois flamboyante. On goûte particulièrement les descriptions, le sentiment aigu de la nature qui en émane et la luxuriance et la précision du lexique d’un auteur observant, inventoriant et étiquetant le « trésor végétal » comme son héroïne au talent botanique « renommait ainsi une nature qui la précédait depuis des millions d’années ».

Et cette fable résonne à la fois comme un hommage à la richesse de cette forêt primordiale au cœur du Venezuela et comme un cri d’alerte. Car ce paysage qu’on croyait immuable a commencé à changer, succombant aux coups d’avides chercheurs d’or de tout acabit creusant sans scrupules « le ventre des Caraïbes », déforestant, et déracinant le peuple vénézuélien pour ne lui apporter finalement que misère et malheur.

 

Emmanuelle Caminade

 

* L’or noir désigne en effet, outre ce pétrole cause de l’enrichissement puis de l’effondrement de l’économie vénézuélienne, la « mélasse » de sucre de canne à partir de laquelle est élaboré le rhum vénézuélien.

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A propos de l'écrivain

Miguel Bonnefoy

 

Né en 1988 à Paris, Miguel Bonnefoy est professeur de français à l’Alliance française et écrivain vénézuélien, il est le fils d’un romancier chilien et d’une diplomate vénézuélienne. Le voyage d’Octavio aux éditions Rivages est son premier roman. Il a remporté le prix du Jeune Ecrivain, en 2013, grâce à une nouvelle intitulée Icare. Il s’occupe de la production d’événements culturels pour la mairie de Caracas, ville où il réside.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.