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Sousse (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 13.02.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Sousse (par Tawfiq Belfadel)

 

Je marche si vite que je trébuche et je bouscule des passants. Je ne me retourne même pas pour m’excuser. Je n’en ai pas le temps pour l’instant. J’ai une réunion urgente au travail. Le directeur a signalé dans sa convocation qu’aucun retard ne serait toléré.

J’attends le bus. Une affiche publicitaire attire mon attention. C’est une publicité pour un voyage organisé à Sousse. Elle représente une plage à l’eau diaphane et au sable d’or. Le titre est plus attirant qu’un poème : « à Sousse le soleil ne se couche pas ! ».

Je fixe longtemps l’affiche. Elle me fait sombrer dans un abîme de souvenirs. Ils se bousculent dans ma tête. Ils sont encore vivants en moi comme s’ils dataient d’hier.

Il y a quelques années, nous sommes rentrés, ma fiancée parisienne et moi, en Tunisie pour célébrer notre mariage. Mon amoureuse était séduite par les charmes du pays de mes racines, et surtout sa chaleur torride qui lui a fait oublier l’humidité parisienne.

Nous avons célébré notre mariage deux jours après l’arrivée. Nous portions ce jour-là des vêtements tunisiens traditionnels. L’ambiance, secouée par une musique folklorique, était à son apogée. Les youyous, les cris, et les applaudissements se mêlaient et nous emmenaient au ciel d’extase. La fête avait une empreinte tunisienne. Nous tremblions de bonheur.

Un seul membre de ma famille était absent : mon frère aîné, le salafiste. Le jour de l’arrivée, il m’a humilié devant ma fiancée et toute la famille : « Tu seras maudit par Allah parce que tu as épousé une mécréante ! », m’a-t-il crié en caressant sa barbe ornée de henné.

Mon père l’a fait taire en disant que chacun était libre de ses choix et qu’il n’y avait pas de place pour ses fatwas dans la maison.

J’interromps mon odyssée de souvenirs et allume une cigarette. Je continue.

Le jour suivant la fête, nous nous sommes dirigés vers Sousse pour notre voyage de noces. Arrivés l’après-midi, nous avons choisi un hôtel de luxe, à quelques pas de la mer. La ville grouillait de touristes, venus des quatre coins du monde à la recherche du soleil brûlant. Après Sousse, nous devions visiter la fascinante Djerba et le merveilleux désert de Tozeur.

Le concierge nous a montré la suite. Mon épouse a admiré le balcon qui offrait un splendide panorama où se mêlaient le blanc des maisons, le bronze du sable, et le bleu de la Méditerranée immobile comme un enfant dans les bras de Morphée.

Dès que le concierge est sorti, j’ai serré mon épouse dans mes bras. Je lui ai murmuré que si elle voyait le soleil au ciel, je le voyais dans ses yeux parisiens. Elle a frémi. Nous nous sommes bécotés debout au balcon. Ensuite, je l’ai jetée sur le lit. J’étais en elle. Elle était en moi. Nous étions un. La bise méditerranéenne nous berçait et épongeait la sueur de nos corps nus. Le sel de la mer et le sucre de l’amour fusionnaient dans notre lit.

Nous n’avons pas pu nous séparer l’un de l’autre. Nous étions incapables de descendre manger ou admirer les spectacles d’animation près de la piscine. L’amour nous paralysait. Nous avons appelé la réception pour nous envoyer le dîner.

Une vielle dame interrompt le défilé des souvenirs dans ma tête : « Tu as un problème mon fils ? Tu fixes cette affiche depuis un long moment ». Je lui réponds sèchement par « Non. Rien. Merci », et je continue ma fouille de souvenirs.

Le matin, nous sommes descendus très tôt à la plage. Je me suis étendu sur le sable pour lire un journal. Mon épouse avait hâte de se jeter dans l’eau. Elle portait un deux-pièces à fleurs. Les cheveux lui tombaient sur le dos comme une cascade. J’avais encore envie d’elle. Elle se baignait et me hélait de temps en temps.

Plus le temps passait, plus les vacanciers essaimaient sur le rivage. Le soleil était un cercle de feu. J’étouffais. Des enfants sillonnaient la plage pour vendre beignets et cacahuètes. Des jeunes proposaient des promenades à cheval. Au ciel, des parachutes ascensionnels dessinaient des arabesques invisibles.

Mon épouse est sortie en courant vers moi. Son corps ressemblait à des pétales imbibés de perles d’eau. Elle s’est blottie contre moi et m’a proposé de passer toutes nos prochaines vacances sur les côtes tunisiennes. « Désormais, je vois le soleil dans tes yeux mon amour », a-t-elle murmuré. Elle m’a demandé ensuite de lui mettre de l’huile de bronzage. Mes mains trempées d’huile parcouraient doucement son corps comme si je jouais au piano. Elle n’a pas arrêté de me chuchoter des « je t’aime » et des soupirs inaudibles. J’ai senti sa chair se crisper de désir. À cet instant, Paris ne me manquait plus. J’avais envie d’éterniser ces vacances au bord de la mer, et de faire frénétiquement l’amour au balcon en regardant le soleil se lever, ou se coucher.

Allongée sur sa serviette, mon épouse a mis ses lunettes de soleil et ses écouteurs dans les oreilles. Cette fois, c’était moi qui suis entré dans l’eau. J’ai senti la mer tiède me débarrasser de l’humidité de Paris. D’ici, la plage ressemblait aux souks tunisiens envahis de passants. Je faisais la planche en suivant du regard les parachutes. Soudain, j’ai entendu des tirs. Oui, des tirs. J’ai supposé qu’un incendie a embrasé quelques chambres de l’hôtel. Je me suis mis debout et j’ai vu les gens crier et courir dans tous les sens. Un jeune homme avançait avec nonchalance et fierté en tirant avec sa kalachnikov sur les touristes. Je me suis dirigé avec hâte vers la grève en criant le nom de mon épouse qui n’entendait rien. Avant de mettre les pieds sur le sable, j’ai vu le terroriste cribler de balles le ventre de mon épouse. Ce ventre qui portait la semence de notre amour… Le sable doré est devenu rouge.

Je détourne mon regard de l’affiche. Je regarde ma montre. J’ai fait plus d’une heure de retard à cause de Sousse.

 

Tawfiq Belfadel

 


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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.