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Sous l’œil du chat, Anna Felder (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 12.12.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Roman

Sous l’œil du chat, Le Soupirail, septembre 2018, trad. italien (Suisse) Florence Courriol-Seita, 180 pages, 20 €

Ecrivain(s): Anna Felder

Sous l’œil du chat, Anna Felder (par Emmanuelle Caminade)


Publié en 1974 en Italie chez Einaudi grâce à la recommandation enthousiaste d’Italo Calvino, le deuxième roman de l’écrivaine suisso-italienne Anna Felder – qui vient de recevoir le grand prix suisse de littérature 2018 pour toute son œuvre – est enfin sorti en version française dans la traduction fine et sensible de Florence Courriol-Seita et sous le titre Sous l’œil du chat.

La polysémie du titre italien ne pouvait en effet être rendue en français (La disdetta signifiant « l’avis d’expropriation » mais aussi « la malchance »), et la traductrice, en total accord avec l’auteure, a préféré une expression renvoyant à l’originalité du point de vue narratif et de la tonalité de cette « fiction féline ».

Dans une ville jamais nommée mais évoquant Lugano dans le contexte des bouleversements urbains et de la spéculation immobilière des années 1970, la vieille maison du numéro 18 où l’on parle italien et qui est habitée depuis de nombreuses années par deux générations d’une même famille est promise, comme son jardin aux arbres centenaires, à la démolition. Ses habitants s’y répartissent sur trois niveaux : le vieux, malade souvent alité s’approchant de la mort, se retranche de plus en plus dans sa chambre du rez-de-chaussée, son fils Nabucco et sa femme musicienne, qui enseigne le chant à domicile à ses jeunes élèves, occupent eux le premier étage, tandis que sa fille, présentatrice, s’est installée dans la mansarde du grenier où elle reçoit parfois l’inquiétant Michel Roi. Le chat de la maison quant à lui ne se voit assigner aucune limite à son domaine, rendant même souvent visite aux sœurs du couvent voisin du numéro 14 promis au même sort.

Tous vivent désormais sous la menace d’une expulsion imminente à la fin de l’hiver rendant leur déménagement inéluctable. Mais, même s’ils envisagent ce dernier, ils n’en parlent pas vraiment, préférant pour la plupart ne rien changer à leurs habitudes et continuer à vivre comme si de rien n’était, enfermés dans leur chaude maison-prison dont la lumière projette l’ombre des barreaux. Seule la présentatrice y verra l’occasion d’un nouvel envol avec son amoureux, les sœurs, par vocation peu attachées à cette terre, étant elles déjà prêtes à passer dans un au-delà au nom prometteur mais trompeur.

Cette tragédie familiale se déroule dans un huis clos domestique au temps ralenti, figé dans la répétition d’un quotidien sans surprise – ou dans lequel les rares nouveautés deviennent vite habitude. Le mouvement du monde extérieur, à l’exception des actualités vite dépassées des journaux, ne semble s’inscrire que dans la météo et le cycle des jours et des saisons qui y pénètrent par la voix de la radio où par la vue sur le jardin et le ciel depuis la fenêtre ou la lucarne. Une tragédie s’offrant côté jardin à un « public muet » dont l’identité n’est pas définie. Une sorte de spectacle à vide, de spectacle absurde qui ne se déroulerait que pour lui-même.

Le récit est habilement confié au chat de la maison, très attaché à son territoire, qui observe les êtres et les choses de manière aiguë et feutrée avec un recul et une optique toute féline. Ce choix narratif permet à Anna Felder de mettre en scène avec une constante et subtile ironie la tragi-comédie de nos vies en portant sur les hommes et sur le monde un regard révélateur s’élargissant à une réflexion sur la fragilité du réel et prenant une dimension existentielle. Et son écriture précise et décalée tout en nuances et jeux de lumières, à la fois bondissante et digressive, nous fait sans cesse passer d’un réel minutieusement et sensoriellement décrit à une indéfinition onirique nébuleuse et malicieuse libérée de toute vraisemblance. Une écriture poétique inventive, riche d’éléments et d’images au poids symbolique, qui file de nombreuses métaphores (la plus belle étant celle de l’étendage du linge assurant un lien fragile entre deux mondes).

« On me prenait pour un chat car je jouais bien mon rôle. D’autres étaient un grain de raisin noir ou un vieux, ou un merle femelle. Moi j’étais un chat ».

C’est donc un chat qui joue le rôle principal dans cette histoire, mais ce n’est pas si simple, comme l’annonce d’emblée l’incipit. Car s’il s’adonne à des activités typiquement félines, somnolant sur un tapis, bondissant sur les meubles, grimpant aux arbres et chassant, ou se promenant sur les toits, ce voyeur invisible et silencieux qui absorbe tout, les sons et les voix comme les parfums et les odeurs, s’avère aussi un « chat-personne » attentif et impartial, pertinent observateur des humains. Il se glisse même dans la peau de chacun, enfilant tant les vêtements des élèves de chant que devenant mélodie ou tableau. Alternant points de vues intérieurs et extérieurs surplombants, omniscients, s’immisçant dans les recoins les plus secrets, il s’affirme de plus en mystérieux ordonnateur disposant les objets et les personnages comme dans une nature morte ou réglant la position et les déplacements des protagonistes dans les éléments du décor, tout en incarnant l’âme des lieux et même l’ombre de ce vieux taciturne s’approchant de la rampe de la scène surplombant le vide, qu’il accompagne dans ses songes. Et son « je » narratif se superpose parfois avec des sortes de didascalies agençant le théâtre de la vie, prenant un tour impersonnel et universel.

Un chat occupant une sorte d’entre-deux séparant le réel du rêve, la vie de la mort, le dedans du dehors qui, se situant entre deux dimensions temporelles et atemporelles, matérielles et immatérielles, peut d’un simple clignement d’œil comme d’un battement d’éventail, faire se confondre les différents plans. Qui, nivelant le temps et l’espace comme il brouille les frontières entre les hommes, les animaux, les végétaux et les objets, abolissant toute hiérarchie entre les êtres et les choses, interroge ainsi habilement notre présence au monde et le sens de notre existence.

Se lisant à deux niveaux, ce roman métaphorique complexe et sensible nous faisant pénétrer dans les pensées et les rêveries d’un chat aborde ainsi avec profondeur, légèreté et malice le drame de la condition humaine, donnant une vision poétique d’un monde en déclin s’enfonçant dans l’hiver et s’effaçant inéluctablement dans le brouillard. Une vision tragique qu’atténue la consolation de l’éternelle renaissance de la nature et du renouvellement des générations, comme des personnages qui de livre en livre se succèdent.


Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Anna Felder


Née en 1937 d’une mère italienne et d’un père lucernois, Anna Felder a grandi à Lugano. Elle est l’auteure de quatre romans, de nombreux récits, pièces radiophoniques et textes pour le théâtre.

 



A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.