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Soumission, ou le mauvais rêve de Houellebecq

Ecrit par Jean Bogdelin le 02.02.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Soumission, ou le mauvais rêve de Houellebecq

 

I / La Présidentielle 2022

Il y a dans Soumission un remarquable plaidoyer en faveur de Cassandre, jamais prise au sérieux, malgré la justesse de ses prédictions, qui se réalisent toujours, rappelons-le, de manière souvent précise et saisissante tel l’épisode du Cheval de Troie rapporté par Homère. Référence évoquée par le narrateur, professeur d’université, spécialiste de Joris-Karl Huysmans, auteur d’En route, livre-manifeste du Mouvement Décadent de la fin du XIXe siècle, dont Houellebecq cite en exergue un large passage chargé de mysticisme, annonciateur de conversion, catholique en l’occurrence « … j’ai le cœur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien ». La religiosité ainsi installée va insidieusement instiller une incroyable dose de crédibilité à la conquête de l’Elysée par la Fraternité Musulmane, de laquelle sourd justement une autre religiosité, devenue irrésistible avec la faillite du quinquennat précédent, au point de fausser l’élection présidentielle de 2022, dans le climat délétère « d’un Occident qui se termine ».

Soumission est un roman d’anticipation qui débute entre les deux tours de la présidentielle, et c’est la Fraternité Musulmane qui va affronter au deuxième tour le Front National, largement arrivé en tête après effondrement du binôme traditionnel formé par les deux partis dits de gouvernement, PS et UMP, qui assuraient jusque-là l’alternance politique.

Si la fable marche formidablement sur le plan sociologique, il manquait à l’auteur une bonne connaissance des institutions de la Ve République, notamment sa Constitution, pour que la fiction soit crédible jusqu’au bout. En effet, dès lecture faite de son seul préambule, l’écrivain aurait été confronté au contenu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et aurait dû ipso facto tenir compte du principe d’égalité pour élaborer une suite mieux adaptée aux contraintes institutionnelles, plus convaincante donc, à la prise du pouvoir par le leader de la Fraternité Musulmane, Mohammed Ben Abbes, ancien élève de l’ENA, promotion Mandela, ce que ne laisse aucunement deviner son allure de « bon vieil épicier tunisien de quartier », mais qui en raison de sa formation était bien placé pour savoir qu’un gros succès électoral peut compliquer le fonctionnement de l’Etat de droit, mais ne l’abolit pas, car il devenait tout bonnement du fait de ses fonctions gardien de la Constitution, qu’il serait tenu lui-même de respecter bien entendu.

Le sentiment de faillite de l’Occident est perceptible chez le narrateur, qui ne croyait plus du tout à ses fonctions de professeur à l’Université de Paris III Sorbonne. « Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on le sait à peu près à riensinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d’enseignement… situation plutôt cocasse d’un système n’ayant d’autre objectif que sa propre reproduction ». On comprend dans ces conditions que ses doctorants le « faisaient chier » (p.53) avec leurs questions oiseuses. Le style souvent grossier du narrateur est sans doute le signe d’un déclin inexorable touchant profondément toute la société, y compris les élites.

Au sujet de sa vie personnelle, limitée à outrance à un vagabondage sexuel, ce style devient ordurier voire obscène. Son bilan de vieux célibataire de quarante-cinq ans basculait implacablement dans un désastre participant du naufrage général, annoncé il est vrai depuis des lustres par nombre de sociologues et d’hommes politiques qualifiés un peu vite de cassandres. Ce style tombait parfois dans une outrance insoutenable passant des situations érotiques qui font sourire (p.23) à des descriptions pornographiques franchement excessives et pénibles (p.187).

Jeune, il couchait avec ses étudiantes, une par année universitaire, choisies sans passion, juste pour leurs qualités physiques. A présent, il se sentait vieilli, victime « d’une sorte d’andropause », d’autant que récemment il avait retrouvé une ancienne ex qui « avait pas mal morflé »… avec « des dommages irréparableselle ne pouvait plus, ne pourrait jamais plus être considérée comme un objet de désir » (p.22). Il en venait à passer ses soirées sur « Youporn, site porno de référence », et se divertissait devant son « écran iMac 27 pouces » (p.26).

Son collègue de fac, Estève, dont on découvrira plus loin les qualités d’adaptation aux nouvelles normes politiques, était beaucoup moins exigeant que lui, « sa carrière universitaire était uniquement due à ce qu’il avait des parties de plaisir avec la mère Delouze », présidente de l’Université, « lesbienne 100% brut de béton » (p.29). Notre narrateur, doté de bien plus d’imagination, avait recours de temps à autre aux escorts, parmi lesquelles il appréciait spécialement « Babeth la salopehot et sans tabou » (p.187).

Malgré ces inclinations, il lui était arrivé de tomber amoureux. « Mais l’amour chez l’homme n’est rien d’autre que la reconnaissance pour le plaisir donné » (p.39). C’est ainsi qu’il allait s’attacher à Myriam, étudiante juive de vingt-deux ans, personnage finalement bizarre dont la famille se résignait, vu les circonstances politiques, à la fuite en Israël. « Sa vie aurait été bien plate et bien morne s’il n’avait pas, au moins de temps à autre », les faveurs de Myriam. Ce temps-là était bien fini, car elle avait décidé de suivre sa famille. Se réveillant de sa nuit d’adieu avec elle, il ne trouva rien d’autre à lui dire (p.112) : « Il n’y a pas d’Israël pour moi ».

Comme des troubles éclatèrent à Paris et en province, imputables sans doute à la fois au Front National et à la Fraternité Musulmane, le narrateur se préparait à la fuite dans le Sud-Ouest pour se mettre à l’abri, curieusement dans un monastère où se refugiait autrefois Huysmans, non à cause d’une mystique retrouvée mais parce que « c’est une région où l’on mange du confit de canard ; et le confit de canard lui paraissait peu compatible avec la guerre civile ». Cela constituerait en tout cas un changement certain à ses menus quotidiens composés de barquettes de nourritures industrielles réchauffées au micro-ondes.

Ainsi motivé, il monta de bonne heure en chaussures US de marche « high-tech » dans sa Volkswagen Touareg V8, pour rouler ensuite à 200 km/h en écoutant à la radio le déroulement du second tour sur des autoroutes étrangement désertes ainsi que les stations-service et les aires de parking. C’est vrai que déjà gisaient ici et là des cadavres ensanglantés. La radio disait que des urnes étaient volées dans un grand nombre de bureaux de vote par des hommes armés et cagoulés. Certains y voyaient la main du gouvernement acculé à gagner du temps. Le scrutin fut annulé et le deuxième tour reporté au dimanche suivant sous bonne protection de l’armée.

 

II/ La conversion

Dans l’intervalle, le narrateur fit un petit séjour à Martel, sans doute pour se regonfler le moral, village situé à proximité de Poitiers où chacun sait que Charles Martel arrêta les Arabes en 732, détail intéressant pour situer politiquement le narrateur. Ce fut dans cette localité qu’il prit la décision de se rendre à Rocamadour, plus précisément à la Chapelle Notre-Dame, pour se recueillir devant la Vierge Noire et se baigner dans ce qui reste de la ferveur de la chrétienté médiévale entretenue, siècle après siècle, par quantité de pèlerinages de saints et de rois de France.

Sur le terrain électoral, la création d’un front républicain élargi, composé principalement des partis de gouvernement défaillants mais toujours hostiles au Front National, devait assurer la victoire à Mohammed Ben Abbes. A la chapelle Notre Dame de Rocamadour, on récite du Péguy, car « personne n’a ressenti l’âme du Moyen âge chrétien avec autant de force » que lui. Le narrateur y retournait donc, tous les jours, non uniquement pour des raisons littéraires.

« Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,

Couchés dessus le sol à la face de Dieu ».

Etait-il persuadé « qu’à elle seule l’idée de patrie ne suffit pas, elle doit être reliée à quelque chose de plus fort, à une mystique d’un ordre supérieur ? » (p.162).

Le voici prêt en tout cas à minimiser l’apport de la Révolution française, car le temps de la République est bien modeste devant celui de « la chrétienté médiévale… qui a duré plus d’un millénaire ». Le jour même où il se préparait à repartir pour Paris, il tenait à se recueillir une dernière fois à la Chapelle Notre-Dame après avoir chargé sa voiture. On entrevoit en filigrane dans cet épisode la fusion singulière entre l’esprit Charles Martel (Charlie Martel dirait le patriarche Jean-Marie Le Pen dès le 11 janvier face à la foule de Charlie Hebdo)) et l’esprit Jeanne d’Arc, dont le culte est célébré fidèlement par le Front national (dans le prolongement évident de la ferveur suscitée par la Vierge Noire).

L’effondrement simultané de l’UMP et du PS, (l’UMPS dirait Marine Le Pen) n’est au fond que la conséquence de la disparition programmée par leurs politiques de la France dans l’ensemble fédéral européen. « Leurs électeurs, évidemment, n’approuvent pas cet objectif » (p.145).

Le changement de régime paraissait bien minime à son arrivée à Paris, il constata « la disparition du rayon casher du Géant Casino ». Il nota que « la racaille » (p.177) avait disparu des centres commerciaux, que toutes les femmes étaient en pantalon, et que même en juillet, plus aucune n’était en short. Le nombre de femmes voilées avait à peine augmenté. Par contre un courrier de l’université islamique de Paris-Sorbonne lui signifiait de ne pas reprendre ses cours, car il était mis à la retraite comme beaucoup de ses collègues congédiés avec une bonne pension pour leur « éviter de faire des vagues ». Evidemment la Sorbonne, financée désormais par les pétrodollars de l’Arabie saoudite, gardait ses enseignants convertis à l’islam avec des salaires bien supérieurs à ce qu’ils avaient été. C’était le cas pour son collègue Steve, qui s’était marié avec une étudiante et se préparait déjà à prendre une deuxième épouse. Les convertis étaient conviés à des réceptions d’où étaient exclues les collègues femmes. Etaient-elles menacées par la sortie programmée des femmes du marché du travail ? En tout cas les secrétaires de la Sorbonne étaient là, toutes voilées. Un nouveau président de la nouvelle université islamique était nommé en remplacement de la mère Delouze. Il s’agissait d’un certain Rediger, converti de longue date avant les évènements, qui allait devenir une sorte de théoricien de la soumission et de la polygamie.

Il n’y avait pas dans le pays grande surprise devant ces bouleversements universitaires, le nouveau locataire de l’Elysée ayant au cours de sa campagne expressément mentionné dans son programme la suppression de la mixité dans les écoles, et l’obligation pour « les enseignants d’embrasser la foi musulmane », aussi était-il normal qu’il commençât par la Sorbonne, sommet de la pyramide, l’islamisation de l’Education nationale.

Sans attendre qu’elle aille plus loin, nous pouvons d’ores et déjà constater que cette politique est en contradiction flagrante avec plusieurs principes de constitutionnalité. Notamment les principes de laïcité, de l’égalité homme-femme, de l’égalité de tous devant les emplois publics. Une fois saisi, le Conseil constitutionnel pourrait rappeler le président à l’ordre, comme il l’a fait au début du quinquennat de François Hollande à propos de la taxation à 75% des plus hauts revenus, laquelle contrevenait en effet au principe d’égalité.

C’est cette somme de violations des principes de constitutionnalité qui nuit à la crédibilité deSoumission. L’auteur aura beau s’expliquer sur la légitimité du titre, exposée de manière assez brouillonne et imprudente quant à sa compatibilité avec l’islam par son théoricien dans sa tentation de prosélytisme auprès du narrateur, le plausible s’est retiré de son livre. C’était une idée, reconnaissait Rediger, qui courrait le risque d’être précisément taxée de « blasphématoire » par « ses coreligionnaires». Le narrateur eut en effet l’occasion de l’entendre prendre argument sur Histoire d’O (p.260). « Le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue… soumission de la femme à l’homme, telle que la décrit Histoire d’O et la soumission de l’homme à Dieu telle que l’envisage l’islam».

La polygamie était présentée comme un mécanisme de la « sélection naturelle » voulue par le Créateur pour le règne animal, auquel appartient naturellement l’homme. Certains mâles, les plus forts, « se voyaient accordés la jouissance de plusieurs femelles, d’autres devaient nécessairement en être privés… C’est ainsi que s’accomplissait le destin de l’espèce » (p.269).

Il en venait comme conséquence inévitable au concept du mâle dominant. Chez l’homme, le critère du mâle dominant est de toute évidence son intelligence, et il conclut : « Il n’y a rien d’anormal à ce que les professeurs d’université soient rangés parmi les mâles dominants » (p.292). En la matière, pour donner une idée de la valeur du narrateur, spécialiste au sein d’un projet de publication par Gallimard de Huysmans dans la Pléiade, il précisa : « Je pense que vous pourriez avoir trois épouses sans grande difficulté ».

Notre narrateur, esthète, on le sait pointilleux dans sa sexualité, sembla tout d’un coup intéressé mais le cas échéant il serait très embarrassé quant au choix éventuel de ses épouses soustraites des pieds à la tête au regard dans leur vêtement islamique. Rediger le rassura : Les marieuses, dont la fonction est bien reconnue dans la société musulmane, seraient là pour résoudre le problème, après avoir examiné les jeunes filles dénudées, elles mettraient « en relation leur physique avec le statut social du futur époux » (p.293).

La conversion se présenta dès lors sous un aspect vraiment captivant pour l’intéressé, le nouveau régime lui offrait là un remède tout à fait salutaire à son mal de vivre, lui assurant à vie un statut de mâle dominant. L’accepterait-il ? Gros dilemme depuis l’épisode de Martel, suivi de celui de Rocamadour. Vit-il un « mauvais rêve », comme il est question en quatrième de couverture, ou un rêve tout court ?

Le dernier chapitre de Soumission est presque entièrement écrit au conditionnel, futur du passé comme chacun sait. Mais est-on vraiment sûr du futur ? Quoi qu’il en soit, le narrateur mis en condition pour s’intégrer dans la nouvelle institution universitaire, où il occuperait une place éminente, reprendrait ses cours devant ses étudiantes, « jolies, voilées, timides » et il pourrait se dire (p.299) : « Chacune de ces filles, aussi jolie soit-elle, se sentirait heureuse et fière d’être choisie par moi, et honorée de partager ma couche ».

 

Jean Bogdelin

 


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