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Soumission, livre-manifeste

Ecrit par Jean Bogdelin le 18.02.15 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Soumission, livre-manifeste

 

Soumission repose sur une vision pessimiste d’un Occident arrivé à son déclin, menacé d’être submergé par l’ampleur des vagues successives de populations immigrées, principalement musulmanes.

Pour Michel Houellebecq la situation est suffisamment préoccupante pour qu’il tire sans plus attendre la sonnette d’alarme sur cette « colonisation musulmane » (p.68), et « les Indigènes européens » applaudissent, mouvance identitaire essaimée dans toute l’Europe du nord au sud, et d’est en ouest. La toile de fond du roman est là, et elle constitue le sujet principal. Les personnages évoluent devant un faire-valoir. Il y a bien un narrateur, mais c’est pour éviter à l’auteur de rédiger un manifeste de résistance à l’islamisation. Cette esquive lui permet d’écrire un roman de politique-fiction à la portée de tous, d’autant que nombre de personnages sont réels, comme Bayrou ou Pujadas. Le message du livre est bien clair : nous allons vers la prise du pouvoir politique par un parti musulman si nous ne lui opposons dès maintenant une résistance adéquate.

Bien que le narrateur se soit apparemment appliqué à faire un constat neutre de la catastrophe annoncée, on note d’emblée qu’il se montrait emballé par l’historique de la mouvance identitaire exposé avec fougue par un jeune collègue, Godefroy Lempereur spécialiste de Bloy, fraîchement  nommé à l’université. En tant que militant convaincu, celui-ci se devait de délivrer le contenu du premier volet du manifeste, alors qu’un agent de la DGSI allait s’occuper comme on le verra plus loin du second volet.

C’est une méthode qui a déjà fait ses preuves chez Huysmans. Pour faire passer le message, il suffit à l’auteur de désigner un personnage « porte-parole » (p.49), ici ce sera le narrateur lui-même, personnage central dont on suivra l’évolution, aidé dans le mûrissement de ses idées par des rencontres opportunes, avec ce jeune collègue ou cet agent de la DGSI, personnages furtifs, qui jouent cependant des rôles décisifs d’informateurs ou de conseillers. C’est que le narrateur se sentait « aussi politisé qu’une serviette de toilette » (p.50). Une façon pour l’auteur de ne pas se mouiller, en se défaussant sur son narrateur et celui-ci sur ses interviewés le cas échéant. Procédé journalistique classique, une bonne partie du roman est farcie de longs interviews fort bien menés, qu’on croirait destinés à un journal de combat d’extrême-droite.

Le mouvement des Indigènes européens se compose d’une branche politique et d’une branche militaire, cette dernière étant « partisane du passage immédiat à la lutte armée » (p.71). S’agissant d’une guerre civile « si on veut gagner cette guerre il vaut mieux qu’elle éclate le plus tôt possible ». La population musulmane est appelée en effet à croître rapidement « même sans tenir compte de l’immigration, le vivre ensemble est condamné à brève échéance ». Ce vivre-ensemble, concept ficelé par « l’humanisme athée », est rejeté à cause de sa naïveté, ou de sa complaisance. « La France, comme les autres pays d’Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile » (p.116). Cependant il est impossible de passer pour le moment à l’insurrection en France, en raison de son armée, l’une des premières du monde. « La stratégie est donc, forcément, différente » (p.70). « Si une insurrection générale doit se déclencher prochainement en Europe » ce sera dans les pays du nord, Norvège, Danemark, Hollande, Belgique (p.71), « zones potentiellement très instables » où l’armée est bien plus faible.

Le slogan du Front national « Nous sommes chez nous » (p.120) se mettait donc en évidence dans cette perspective. Il fallait avec conviction montrer du doigt le péril musulman, et effrayer l’opinion avec un scenario catastrophe de conquête de l’Elysée, selon un processus électoral tout à fait institutionnel, donc faisable, par la Fraternité musulmane, en évitant tout de même de dire Frères musulmans. En effet si la Fraternité rassure, à cause de sa résonnance dans la devise de la République Liberté-Egalité-Fraternité, on sait ce dont les Frères sont capables. Mais la connexion mentale se fait entre les deux termes.

La théorisation de cette situation est confiée à un agent secret, ancien élève de Normale sup de la rue d’Ulm et ancien élève de l’Ecole nationale supérieure de la police, c’est dire que ses informations sont de première main, et ses analyses de premier ordre.

La métaphore du déluge s’infiltre dans la démonstration de la réalité du péril avec l’évocation de l’expression attribuée à Louis XV « Après moi le déluge ». A la différence de Louis XV le narrateur était toutefois persuadé qu’il ne pouvait y échapper : « Le déluge en fin de compte pourrait bien se produire avant mon propre trépas ». Il lui paraissait urgent de trouver un refuge, car en cas de conflit ethnique il serait « mécaniquement rangé dans le camp des Blancs ». Mais où alors ? Trouvaille burlesque dans un premier temps : à Paris même dans le quartier chinois ! (p.73) En réalité il était influencé par l’exposé de Lempereur (p.63) qui soutenait que « si les affrontements ethniques devaient s’étendre à Paris intra-muros, la communauté chinoise resterait en dehors. Le Chinatown pourrait devenir un des seuls quartiers de Paris parfaitement sûrs ». Du coup le narrateur se félicitait de son choix : « Je rendis grâce aux Chinois d’avoir su dès les origines du quartier éviter toute installation de Noirs ou d’Arabes ». Mais comme les Chinois paraissaient aussi écarter « toute installation de non-Chinoisà l’exception de quelques Vietnamiens » il envisagea de se replier plutôt dans « le massif des Ecrins » en toute hypothèse épargné par la montée des eaux lors d’un déluge éventuel, massif où son père s’était retiré depuis sa retraite. Cependant en raison du relâchement affectif familial, il en abandonna l’idée. Si bien qu’après le départ de Myriam en Israël, il se sentait « extrêmement seul ».

Fort heureusement l’appel du Sud-ouest s’annonçait sur la carte comme un territoire opportun, là où se trouvent Martel et Rocamadour, à lui permettre de dévoiler et justifier dans un élan non dénué de religiosité son adhésion à la mouvance identitaire, car jusque-là, il semblait se cantonner à la décrire avec une impartialité étudiée et une distanciation méthodique afin de donner à son propos la force d’un constat neutre. Cette mouvance ne pouvait que s’identifier dans le territoire de Poitiers au Front national, apparu alors sans ambiguïté comme sa branche politique si l’on ose dire, capable de prendre le pouvoir autrement que par un coup d’Etat, dans un climat de déclin et de rejet de la population musulmane, dont il conviendrait de mieux nommer la menace, sans se voir qualifié de réactionnaire ou de fasciste par « les ultimes soixante-huitards, momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues, mais refugiées dans les citadelles médiatiques » (p.154).

Que voulait la Fraternité musulmane, à travers la politique de son candidat à l’Elysée Mohammed Ben Abbes ? Ni plus ni moins, rapporte le narrateur « obtenir des conversions massives chez les chrétiens,et rien ne prouve que ce soit impossible » et pousser « les juifs à quitter la France » (p.156). Après quoi même l’Europe ne sera pas à l’abri, car « il s’agira de déplacer le centre de gravité de l’Europe vers le Sud… les premiers pays à s’agréger seront la Turquie et le Maroc… ensuite la Tunisie et l’Algérie… à plus long terme l’Egypte » (p.157). Avec le dynamisme démographique de ces pays musulmans « déjà très peuplés » il deviendra possible de modifier par voie démocratique les institutions européennes afin parvenir à l’élection d’un président musulman au suffrage universel (p.158). Une Europe musulmane en sera la conséquence, recréant en quelque sorte « l’Empire romain » dont Mohammed Ben Abbes serait l’empereur. L’agent de la DGSI souligne même que « Son modèle ultime, au fond, c’est l’empereur Auguste » (p.160).

Sur ce que devient le problème palestinien dans ces bouleversements géopolitiques, l’agent secret reste muet. Mais on sait que l’auteur utilise souvent le propos subliminal : c’est bien l’Empire romain qui est à l’origine de la destruction du Temple de Jérusalem. Certes ce n’est pas sous Auguste mais Titus en l’an 70. Un simple report qui ne devrait pas décourager les impatients. Dès lors on pourrait supputer que « les opinions arabes commencent à se dire qu’un allié comme l’Europe, moins organiquement lié à Israël… » (p.159) constituerait une bien meilleure chance qu’auparavant de régler le problème.

« Aucun livre n’a jamais changé le cours de l’histoire » a déclaré Houellebecq dans un entretien télévisé avec Pujadas pour nous rassurer. C’était en réalité placer très haut mais de manière ambiguë l’ambition politique de son livre.

 

Jean Bogdelin

 


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