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Souffles 8. Le temps où les jeunes filles rêvaient de l'instit

Ecrit par Amin Zaoui le 21.09.11 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques, Maghreb

Souffles in Liberté

Souffles 8. Le temps où les jeunes filles rêvaient de l'instit


En hommage à Fouroulou et à son maître Mouloud Feraoun.


Nous tous, sans exception aucune, nous avions rêvé, un jour parmi d'autres, de devenir “maître” (mouâllim) du village ou du quartier ! D'où vient la force de ce rêve magique, excessivement cher aux yeux des enfants et des parents ? Un rêve, qui jadis, a hanté toutes les âmes et toutes les têtes ? Sur la place publique, tout le monde rêvait d'avoir un “mouâllim” parmi les siens. Honneur de la tribu !

Les filles, toutes les filles de tous les villages sans exception, ont rêvé, un jour, de se marier avec un “mouâllim” ! Il fut l'idéal et le prince charmant : il portait une cravate, une belle chemise blanche propre et bien repassée, un costume noir (sans la griffe) ! Et il chaussait une paire de souliers toujours hautement cirée ! Il disposait de tout ce qu'il fallait pour séduire et charmer les jeunes filles : la beauté (tous les instits étaient beaux !) de la “classe” ils en avaient ! Et de l'argent aussi (un petit salaire mensuel !).

Les vieux, tous les vieux de tous les villages sans exception, ont rêvé d'avoir la force magique du “mouâllim”. L'attraction ! Cet alchimiste était en possession de tout ce qu'il fallait pour influencer ou pour ensorceler les gens du village. Il possédait la science (el-ilm) et les armes du “savoir” : les stylos Bic de couleur bleue et rouge, et un autre stylo plume, qu'il remplissait d'un encrier en verre à l'aide d'une petite seringue. Merveille ! Le “mouâllim” fut la seule personne capable d'écrire et de lire les lettres envoyées ou parvenues des parents immigrants ou d'administrations compliquées, dédaléennes.


Je pense à tout ce monde, jadis enchanté par la présence de “l'instit”, en ces jours où huit millions d'enfants algériens font leur rentrée scolaire.

Jadis la rentrée scolaire avait sa régence mystique sur le village. Le jour de la rentrée scolaire fut un jour plus important que El-Aïd Es-Seghir ou El-Kebir ! Certes, enfants, la rentrée scolaire de crainte ou de peur nous donnait un pincement au cœur ! Une sensation inexplicable ! La rentrée scolaire, pour nous, c'était d'abord les quelques vêtements neufs : un pantalon, un tricot et une paire d'espadrilles. Mais la rentrée scolaire c'était surtout et avant tout la présence de ce cartable, des cahiers et des livres scolaires dont la plupart étaient déjà utilisés l'année antérieure par le grand frère, le cousin paternel ou maternel. Ce qui était impressionnant ce sont les protège-cahiers avec leurs différentes couleurs! Le rouge me faisait peur, m'excitait. C'était la couleur habituelle du protège pour le cahier de compositions ou les contrôles. Jusqu'à maintenant cette couleur me donne une pulsation dans le sang ! La rentrée scolaire, c'était aussi l'attente d'un nouveau instit, l'arrivée des nouveaux copains de classe, la nouvelle salle récemment peinte en blanc, les murs sur lesquels étaient collées quelques images : des animaux, des tableaux de calcul et quelques proverbes sur la propreté ou sur le respect du temps. Tout ce monde de la rentrée scolaire me déboussolait. Me déroutait !


Aujourd'hui, en ce temps de rouerie “zamane el haff” ! personne ne rêve de devenir “mouâllim”. L'image de “l'instit” est un cauchemar. Il est l'oublié du village, le marginalisé de l'histoire, le désocialisé de la société. La misère sur des jambes !

L'imaginaire contemporain individuel et collectif a forgé une autre image de l'instit. Le “mouâllim” ne rayonne plus. Il est le naïf “atnahh” dans un pays de renards et de loups ! Il est l'image d'un “rien” dans une société qui a perdu son capital de valeurs ! Et tout ce qui tourne autour du personnage du “mouâllim” n'est qu'illusions : l'école, le rêve, le respect et la rentrée scolaire ! L'instit ne symbolise plus le rêve des jeunes filles ni la référence dans le village ni le respect. Il n'est qu'un rien sur rien dans un mode affolé par l'argent, la tricherie et la magouille ! Et les couleurs des protège-cahiers comme les images sur les manuels scolaires n'ont plus de fascination des écoliers !


Amin Zaoui


  • Vu: 1999

A propos du rédacteur

Amin Zaoui

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Rédacteur


Amin Zaoui est un écrivain algérien né le 25 novembre 1956 à Bab el Assa (Algérie). il écrit chaque jeudi deux articles un en arabe dans le quotidien arabophone echorouk et en français dans le quotidien francophone liberté.

 

 

 

1984-1995 : enseignant à l’université d'Oran (département des langues étrangères)

1988 : Doctorat d'État en littératures maghrébines comparées

1991-1994 : directeur général du Palais des Arts et de la Culture d’Oran

2000-2002 : enseignant à l’université d’Oran (département de la traduction)

2002-2008 : directeur général de la Bibliothèque nationale d'Algérie

2009 : membre du conseil de direction du Fonds arabe pour la culture et les arts (AFAC)

Conférencier auprès de plusieurs universités : Tunis, Jordanie, France, Grande-Bretagne.

 

Publications en français

Les romans d’Amin Zaoui ont été traduits dans une douzaine de langues : anglais, espagnol, italien, tchèque, serbe, chinois, persan, turque, arabe, suédois, grec…

 

Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups (roman), éditions le Serpent à plumes, Paris, 1997

Fatwa pour Schéhérazade et autres récits de la censure ordinaire (essai collectif), éditions L'Art des livres, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997

La Soumission (roman), édition le Serpent à Plumes, Paris, 1998 ; 2e édition Marsa, Alger. Prix Fnac Attention talent + Prix des lycéens France

La Razzia (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 1999

Histoire de lecture (essai collectif), éditions Ministère de la Culture, Paris, 1999

L’Empire de la peur (essai), éditions Jean-Pierre Huguet, 2000

Haras de femmes (roman), éditions le Serpent à Plumes, 2001

Les Gens du parfum (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

La Culture du sang (essai), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

Festin de mensonges (roman), éditions Fayard, Paris, 2007

La Chambre de la vierge impure (roman), éditions Fayard, Paris, 2009

Irruption d’une chair dormante (nouvelle), éditions El Beyt, Alger, 2009

 

En arabe

 

Le Hennissement du corps (roman), éditions Al Wathba, 1985

Introduction théorique à l’histoire de la culture et des intellectuels au Maghreb, éditions OPU, 1994

Le Frisson (roman), éditions Kounouz Adabiya, Beyrouth, 1999

L'Odeur de la femelle (roman), éditions Dar Kanaân, 2002

Se réveille la soie (roman), éditions Dar-El-Gharb, Alger, 2002

Le Retour de l'intelligentsia, éditions Naya Damas, Syrie, 2007

Le Huitième Ciel (roman), éditions Madbouli, Égypte, 2008

La Voie de Satan (roman), éditions Dar Arabiyya Lil Ouloume, Beyrouth ; éditions El Ikhtilaf, Alger, 2009

L'Intellectuel maghrébin : pouvoir - femme et l’autre, éditions Radjai, Alger, 2009