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Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon

Ecrit par Emmanuelle Caminade 31.08.16 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Quidam Editeur

Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon, Quidam éditeur, septembre 2016, 144 pages, 15 €

Ecrivain(s): Julien d’Abrigeon Edition: Quidam Editeur

Sombre aux abords, Julien d’Abrigeon

 

Sombre aux abords est un roman sombre et étoilé aux multiples résonances cinématographiques et photographiques, musicales ou littéraires… transcendées par une langue poétique dynamique que Julien d’Abrigeon, adepte de la poésie-action pratiquant une poésie très sonore et visuelle, s’emploie à travailler pour notre plus grand plaisir. C’est un roman nourri de « citations et d’allusions » dont l’auteur (qui consacra un mémoire universitaire à Jean-Luc Godard, ce cinéaste-écrivain virtuose du découpage/collage) ne se cache pas, semblant conscient que toute création, toute écriture s’amorce et s’enflamme aux étincelles d’autres œuvres, et jouant sur les ajouts comme sur les détournements et les silences pour « embrayer vers de nouveaux sens ». Et peu importe que le lecteur ne saisisse pas forcément toutes ces références car il restera toujours suffisamment d’échos plus ou moins diffus pour façonner, même inconsciemment, sa lecture.

Une structure solide directement empruntée aux cinq pistes que comportent les deux faces de l’album rock Darkness on the edge of the town – et en reprenant  avec une certaine liberté les titres et les canevas – équilibre cet ouvrage fragmenté en dix chants se voulant d’abord un hommage à l’œuvre de Bruce Springsteen.

Dix cris de désespoir et de rage de vivre qui s’enracinent principalement en Ardèche, dans les paysages d’une France profonde similaire à celle que photographia Georges Depardon dans les années 2000 (celle « des ronds-points et des villages ou moyennes villes, avec des petites zones industrielles ou urbaines qui se ressemblent »), où l’auteur éclaire la tristesse et « l’ennui mortel des dimanches chrétiens d’Aubenas », nous confrontant aux images choc de cette ville du Teil coincée entre le roc et le flot de ce « Rhône beige » poussant « en de gros bouillons d’anciens branchages vers des rives, inhospitalières, accueillant pourtant à bras ouverts les bois flottés bien morts » – une ville en décrépitude, « dégueulassé[e] par la poussière, neige sale crachée par les broyeuses » de sa cimenterie.

Dix cris violents, innocents et sauvages émanant de héros pitoyables à qui la société enjoint de devenir des hommes, dessinent ainsi le portrait touchant et dérangeant d’une jeunesse déboussolée aux horizons bouchés, terrifiée à l’idée de « rentrer dans la chaîne » et aspirant encore de toute son énergie à sortir de là, à exister à tout prix, « pied au plancher », quitte à brûler sa vie. Dix « je » s’adressant souvent dans de vibrants monologues intérieurs à ces pères déchus auxquels on craint tant de ressembler, et à ces petites, ces belles ou ces princesses qui se dérobent et que l’on voudrait tant épater et posséder.

Si le roman évoque le film culte de Nicholas Ray, La fureur de vivre (qui avait introduit dans les années 1950 cette figure de l’anti-héros en abordant le passage à l’âge adulte à travers la résolution du conflit œdipien), il s’affirme également comme une sorte de road-movie nocturne tout en envoyant quelques clins d’œil aux romans de chevalerie et à l’univers des contes et des légendes. Car la route et l’automobile – symboles de liberté et de puissance – s’avèrent prégnantes dans ces histoires mettant en scène une jeunesse tentant de fuir son destin et la morne routine des jours, la voiture y devenant la fière monture de ces nouveaux cow-boys chevauchant vers une frontière sans cesse repoussée, ou le prestigieux palefroi de ces « preux chevaliers » modernes s’illustrant dans des joutes splendides ou dans des hauts faits pour conquérir leurs gentes dames. Et cette jeunesse d’avance condamnée qui se débat et se réfugie dans une nuit lui donnant l’illusion d’avoir prise sur le monde, nous renvoie au drame universel de cette condition humaine à laquelle elle tente d’échapper : « partir et rouler » en prenant « en chasse les mirages », « glisser le long des précipices (…) entre roche et vide ».

Les dix cris déchirants de ce roman puissant illustrent ainsi la difficulté à devenir adulte, l’impossibilité à « faire peau neuve » sans « massacrer l’enfant », nous conduisant « aux abords, là où les lumières de la ville n’accrochent plus », dans cette nuit mystérieuse et sauvage, au bord de la « bouche d’ombre » des ténèbres. Et le grand mérite de Julien d’Abrigeon est de nous faire entendre ces cris et de nous rendre palpable cette nuit de tous les possibles et de tous les abîmes grâce à une langue inventive et bariolée aux registres mêlés et jouant sur les clichés, dont la riche texture sonore s’appuie intensément sur des assonances et des allitérations. Une langue incandescente en mouvement, à la fois répétitive et elliptique, glissante, tournoyante, mais aussi heurtée et syncopée qui nous emporte dans ses remous tumultueux.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Julien d’Abrigeon

 

Né en 1973, Julien d’Abrigeon, professeur de Lettres à Montélimar, pratique et défend la « poésie-action » et les littératures contemporaines. Il a déjà publié 5 livres chez divers éditeurs dont deux chez Léo Scheer (coll. Laureli).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.