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So long, Luise. Céline Minard

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 30.08.11 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman, Denoël

So long, Luise, 2011, 218 pages, 17€.

Ecrivain(s): Céline Minard Edition: Denoël

So long, Luise. Céline Minard


Céline Minard suit un parcours des plus singuliers et nous la suivons depuis Le Dernier Monde avec un plaisir sans cesse renouvelé. So long, Luise se distingue encore une fois des précédents opus. Exit épopée de fin des temps, combats de kung-fu médiévaux et imprécations romaines, ici nous entrons en féerie. Et là encore, la magie Minard opère.

La narratrice, héroïne du roman et écrivain, achève la rédaction de son dernier texte, commencé il y a bien longtemps et remanié à de nombreuses reprises, son testament. Si Minard s’amuse avec le jargon juridique et se moque allégrement des prétendants à l’héritage, ce testament revient aux sources. Qui sont toujours sources de vie et du langage chez elle. En effet, So long, Luise signe avant tout une alliance, celle de deux femmes artistes, amoureuses et libre-jouisseuses. S’élève alors une parole testimoniale délivrant le récit de leur histoire, magnifique et débridée, pleine de folie et de savoir vivre pleinement. Festin réunissant humains et peuple faée, chasses à l’insecte, scènes de violence orchestrée par une vieille tarantinesque en puissance, ponctuent cette existence faite de petits riens et d’excès rabelaisiens.

« Comme une vie peut se résoudre en une poignée d’anecdotes. Quelques noms. Et quelques plaisirs itératifs. Le sexe, l’alcool, la vitesse, le crépuscule, l’aurore. Une aventure, une épopée. Comme celle du trou aux fées, ou ce que nous appelions ainsi, la source qui surgit à Vedoux, que tu cerclas pour en faire un bassin rond, fond de sable et de galets roulés, duquel sourd une eau à vingt et un degrés constants, chargée de gaz et d’un taux de microradioactivité auquel on attribue maintenant ses effets bienfaisants. Bouchée par une toile faée invisible aux Chrétiens ».


Souvent, la plume de Céline Minard s’emballe et le récit se brouille, s’envole. Mais si l’on perd le fil, jamais on ne perd l’envie de continuer. Car l’érudition, la poésie magique et le quotidien se rencontrent. Car on se demande quelle nouvelle surprise nous attend au bas de la page ou au détour du prochain rebondissement né de l’imagination fertile de l’auteur. Mais aussi et surtout car Minard possède la langue comme nul autre qu’elle. Elle jongle, elle cisèle, elle entrechoque. Sa maîtrise est virtuose, parfaite. Ses phrases sont des précipités alchimiques, ses images des merveilles maniéristes. Or, jamais elle ne cède au maniéré : sa préciosité, sa légèreté se trouvent toujours associées à une énergie pétulante, à un humour décapant, à un art proustien du détail et de sa mise en mots.

La langue, l’écriture, mises au cœur de l’œuvre, s’énoncent et se questionnent : écriture faussaire du premier écrivain français s’exprimant en anglais, forces et lacunes des deux langues, créativité et traduction… Anglais, français se bousculent, heurtant au passage mots vieillis, rares, familiers ou perdus. Toute la langue – toutes les langues ? – sert à la délectation de notre auteur et à celle de son lecteur conquis.

Minard, for ever.


« Congé li prends de ce monde – ce siècle passe

Congé li donne – m’a bien servi, las

M’en vais d’Arras. Sans peste. Sans queste croisade li cueur dévasté

Car beauté nous entoure, qu’on le voye ou mais

C’est jusqu’à l’odeur de l’herbe fraîchement coupée que je regretterai – ce qui n’a pas de sens.

C’est jusqu’à l’odeur de l’herbe que je regrette, bien que je la sente ».


Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Céline Minard

 

Céline Minard, née en 1969, est l’auteur de plusieurs ouvrages, Le Dernier Monde (2007), Bastard Battle (2009) et Olimpia (2010), So Long Luise (2011), Faillir être flingué (2013), Le grand jeu (2016), Bacchantes (2019).

 


A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.