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Si mal enfouis, Ludovic Degroote

Ecrit par Matthieu Gosztola 25.10.11 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie, Editions Potentille

Si mal enfouis, 2007, 07 €

Ecrivain(s): Ludovic Degroote Edition: Editions Potentille

Si mal enfouis, Ludovic Degroote

Cette critique effilochée pour dire l’effiloché de la lumière, faible loupiotte mais durable comme un visage dans la bourrasque du rien.

L’écriture de Ludovic Degroote est magnifique d’intranquillité.

Les choses sont ces échardes qui se cachent dans les choses. Alors, prendre soin de ce qui va arriver :

« ne sommes pas tous / si bien faits que cela / pour naître / il faudrait mettre sa bouche / dans la bouche du monde / et puis surveiller / en cas de mémoire ».

Vivre, c’est, d’abord, poser les pieds sur le sol, essayer de trouver un horizon qui ne soit pas un poids mort en soi, qui ne soit pas cette matière friable et dure et dure vraiment et pourtant de nuage qui nous rend si légers dans notre douleur, comme un ballon qui s’accroche au mur du ciel, ces moments d’angoisse.

La vie, c’est ce qui veut être deux et ce qui reste un peu esseulé, solitude approfondie par le fait d’être accompagné du soi incompréhensible qui est l’autre, tenu détaché de lui par l’angoisse, par cette eau brouillée qui fait le visage à l’intérieur un peu plongé :

« nous ne sommes pas tant séparés / que nous croyons / chacun de notre côté / glissant dans un sens / notre pente en lutte / contre nos silences ».

Le regard pour ce qui va dans la vie avec la vie chevillée au corps commence par Le début des pieds,pour reprendre le titre du bel ouvrage paru en 2010 à l’Atelier La Feugraie.

Mais même avec le début des pieds, c’est être loin.

Etre loin, c’est regarder sans se brouiller le visage en soi, le rien on pense qui tremblote :

« nous sommes tellement loin / je croyais en débutant ce poème que la maison serait en ordre / le soleil se couche dans la fenêtre / les mains glissent de l’appui / dehors il pleut / je suis toujours resté dehors / heureusement avec le temps paraît-il / tout sèche ».

Chacun des livres de Ludovic Degroote est l’occasion de se pencher en soi vers cette eau troublée où le reflet paraît déformé dans sa vraie forme de ce qui se cherche toujours mais ne peut jamais se trouver. De ce qui n’a pas d’histoire autre que l’indéfini :

« je ne sais pas ce qu’on range / dans une vie / comme une histoire / ça semble aller / sans fin ».

La vie est cette douceur tremblante dans le noir enfoncée comme une écharde très inattendue qui empêche tout à fait le regard d’être ce qui se sent chez soi. Degroote avait peint de bouleversante façon, par deux fois, cette blessure originelle qui vient pour que tout s’ouvre au noir dans Un petit viol, Un autre petit viol (Champ Vallon, 2009). Par deux fois, la deuxième fois, dans ce livre, c’est le désordre pour seul ordre :

« espace du bout / au bord des enfants entiers / et nous / enfants certes / mais devenus morts ».

Dans le sable, nous nous tenons, jusque dans l’enfance, ensanglantée. Et il s’agit de construire le rien, de creuser quand l’innocence devrait s’enorgueillir de ce qui s’avance et illusoirement se dresse :

« il y avait des plages immenses / délivrant d’immenses mers / […] je creusais des châteaux ».

Degroote avait ouvert avant un tombeau très émouvant, porte pour le père, où la forme se réinventait sans cesse pour tâcher de faire apparaître la vraie texture de ce qui dans le visage du disparu était ces pensées du père et ces pensées du fils. Dans 69 vies de mon père, chez Champ Vallon également (2006).

Lire Ludovic Degroote, c’est faire l’expérience sensible de la magnifique ouverture du poème au tremblement de la lumière qui se dit noire et pourtant chuchote la douceur d’une présence qui avance, irrémédiablement, et conjugue sa blancheur à la blancheur du monde.


Matthieu Gosztola


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A propos de l'écrivain

Ludovic Degroote

Ludovic Degroote, né en 1958 ; habite La Madeleine, près de Lille. Il a publié divers recueils et livres d'artistes et de nombreux textes dans des revues. Il a reçu le prix des découvreurs 2005.

 


A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com