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Sept méandres pour une île, Yi In-Seong

Ecrit par Emmanuelle Caminade 05.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Asie, Recensions, Roman

Sept méandres pour une île, traduit du coréen par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël, Decrescenzo éditeurs, février 2013, 315 p., 21,50 €

Ecrivain(s): Yi In-Seong

Sept méandres pour une île, Yi In-Seong

 

Dynamique maison récemment apparue dans le paysage éditorial, Decrescenzo éditeurs avait attiré l'attention sur la qualité de la littérature contemporaine coréenne en commençant par publier les recueils de micro-fictions de deux jeunes écrivains au talent original. Elle nous propose maintenant la traduction d'un livre capital de Yi In-séong, le chef de file des "nouvelles écritures" en son pays, déjà connu en France pour ses deux précédents romans, Saisons d'exil et Interdit de folie. Sept méandres pour une île bouleverse en effet la forme romanesque de manière fascinante, l'écrivain coréen y faisant exploser la structure narrative dans une écriture hallucinée. Une riche expérience de lecture, à condition d'accepter de plonger dans l'incertain et de s'abandonner à ce tourbillon vertigineux.

Ce roman protéiforme éclaté en sept récits dotés de leur propre climat, et dans lesquels l'auteur renouvelle à chaque fois son écriture, ne raconte pas véritablement une histoire même si on y discerne des étapes de la vie d'un écrivain.

Ces sept récits sont certes liés mais ils se superposent, ils s'entrelacent et se réverbèrent plus qu'ils ne s'enchaînent, chacun semblant s'éclairer à la lumière de l'autre dans une progression plus circulaire que linéaire abolissant la notion d'espace et de temps. La narration en est déroutante, le narrateur extérieur étant souvent bousculé par le surgissement du "je pensant" du héros écrivain qui a bien de la peine à émerger de son "moi", de ses "moi", quand il ne se dédouble pas en deux "je"...

Sept méandres pour une île est une lutte éternellement recommencée en quête d'identité, un parcours initiatique approchant la lumière dans une sorte de miroitement continu, comme une totalité énigmatique inaccessible dont la vérité serait diffractée en plusieurs couches et reflétée par de multiples «écailles». Aux nombreux échos et motifs (reprise de simples mots ou de thèmes) qui parcourent ce roman chatoyant, aidant le lecteur à en construire le sens, s'ajoutent la puissance de cette vaste métaphore du fleuve qui le sous-tend et la très riche symbolique du serpent, omniprésente dans tous les récits. Cet animal a toujours été associé à l’idée de renaissance et de métamorphose, de vie et de mort, sa mue représentant le passage permanent de l'une à l'autre. Surgissant de la terre et d'une forme phallique, il personnifie la force vitale, la force créatrice de l'univers, incarne le feu de la vie et l'énergie cosmique. Du serpent arc-en-ciel lié au cycle de l'eau faisant la jonction entre le monde souterrain et le monde céleste, entre la matière et l'esprit, aux serpents du caducée représentant l'antagonisme et l’équilibre, on le retrouve dans les mythologies de tous les continents. Dans la tradition orientale le serpent est symboliquement associé au phallus et à la langue (au verbe) et dans l'astrologie chinoise il évoque, entre autres, la créativité et la connaissance de soi. On ne manquera pas de noter par ailleurs que «le hasard a fait que [le héros] est né une année du serpent», la même année que l'auteur !

Sept méandres pour une île plonge ainsi le lecteur dans le coeur battant de l'univers et résonne comme une exploration de «la frontière indécise entre la conscience et l'au-delà de la conscience», comme une approche de l'être et de l'être écrivain au travers du souffle créateur.

La postface nous apprend qu'une même section intitulée "Un cours d'eau desséché" regroupe les quatre premiers récits dans la version originale. Et ce sont bien quatre mues que Yi In-séong semble vouloir ranimer en traduisant de manière très concrète et avec des images surprenantes le ressenti de son jeune héros, faisant surgir l'intense pulsation de la vie de sa gangue de silence et «palpiter une voix» intérieure pour dégager «un sentier de paroles» d'«une obscurité poétique». Le premier récit, saisissant, nous immerge brutalement dans une atmosphère humide et glauque, dans des profondeurs obscures où un collégien renfermé partageant une même chambre avec sa mère va découvrir un monde extérieur excitant rythmé par la violence du désir sexuel, et vivre sa première expérience comme une deuxième naissance. Dans le second récit, le héros, désormais âgé de seize ans, erre à la recherche de la tombe de son père dans une forêt de montagne proche de celles des contes où il perd la trace de sa mère. Et ce n'est pas le nom du père qui lui sera révélé mais celui de deux grands poètes reposant dans ce même massif montagneux : «une révélation qui lui a fait battre le coeur». Le troisième récit s'insère dans un monde moderne urbain. Etudiant submergé par une lourde angoisse existentielle, le héros, qui travaille comme DJ dans une discothèque, décolle de lui-même sous l'effet combiné des décibels et de sa «fumette» ou des hallucinations auditives et visuelles du LSD. Et le quatrième récit vire au fantastique, bouleversant l'apparente normalité du monde quand ce jeune héros devenu un adulte conforme s'abandonne soudain à la pulsion jouissive et douloureuse de son désir d'écriture. Une première expérience d'écrivain refermant la boucle en faisant écho à celle du premier récit.

"Une île dans l'estuaire", le cinquième moment, illustre l'énigme de l'être et constitue le pivot de ce roman. Sur un étrange belvédère à la structure labyrinthique d'où on ne peut apercevoir cette île identitaire née des alluvions successives du fleuve que du côté du couchant, se déroule une sorte de fête carnavalesque, de rite dionysiaque : une danse érotique superposant les masques à l'infini. Un long récit délibérément répétitif dont le ressac de l'écriture peut, malgré son ton humoristique et délirant, finir par lasser...

Quant aux deux derniers récits, réunis en une même section intitulée "Les flots de la mer au débouché du fleuve" dans l'édition originale, ils s'ouvrent sur l'horizon infini de l'océan où se profile la mort. Le sixième vient réveiller le lecteur avec un long dialogue savoureux dans lequel le narrateur se confronte à son double en montant les images d'un film dont il paraît être le réalisateur et l'acteur : un recul sur soi prétexte à une réflexion sur l'amour et l'adultère plutôt rebelle au conformisme. Et le septième, à la fois drôle et émouvant, voit le héros écrivain anticiper sa fin de vie dans une maison de retraite rappelant les camps de rééducation coréens d'une époque de sinistre mémoire. Occasion pour lui de célébrer la liberté donnée par les mots.

Ainsi, dans une écriture somnambulique entre fantasme et réalité, Yi In-séong semble-t-il «tournicoter» hypnotiquement pour «tracer les contours d'un (...) visage» insaisissable, telle une abeille prise entre deux vitres, entre l'extérieur et l'intérieur, "l'ici" et le "là-bas", sans autre issue que l'imagination.

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Yi In-Seong

 

Yi In-séong est né en 1953. Ancien professeur de littérature française à l’Université de Séoul, il se consacre désormais à la direction d’une revue littéraire destinée à aider les écrivains à se débarrasser des contraintes du marché. Sa réflexion sur les formes du roman lui a valu le statut d’écrivain expérimental et a fait de lui l’inspirateur de la jeune génération d’écrivains coréens.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.