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Seiobo est descendue sur terre, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 30.10.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays de l'Est, Roman, Cambourakis

Seiobo est descendue sur terre, mars 2018, trad. Du hongrois Joëlle Dufeuilly, 410 pages, 25 €

Ecrivain(s): László Krasznahorkai Edition: Cambourakis

Seiobo est descendue sur terre, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)


László Krasznahorkai, l’auteur de deux des plus grands romans de la fin du siècle dernier, à savoir Tango de Satan (1985) et La mélancolie de la résistance (1989), s’essaie à l’ekphrasis c’est-à-dire la description d’une œuvre d’art enchâssée dans un récit. Seiobo est descendue sur terre (2008), enfin traduit et publié en français dix ans après sa sortie en Hongrie, se compose de 17 récits indépendants, 17 variations sur le mystère de la beauté et de l’âme humaine, 17 réflexions sur l’art et le sacré.

L’écrivain hongrois né en 1954, orfèvre d’une menace apocalyptique dans La mélancolie de la résistance, peintre de la désolation et de la résignation dans Tango de Satan, cette fois-ci saisit la beauté au vol, la traque dans tous les recoins de la terre et à toutes les époques.

Du Japon à l’Italie, d’Athènes à Grenade, de Paris à Genève, de l’Antiquité à la Renaissance en passant par le Moyen-âge, Krasznahorkai orchestre la rencontre entre l’homme, imparfait et fragile, et l’œuvre d’art, mystérieuse et transcendante. Il capte cet instant où Seiobo, la déesse de l’occident, descend sur terre, où l’humain et le divin se télescopent, où le mortel subit la morsure radicale de l’art immortel, où la foudre de la beauté frappe de manière imprévisible n’importe quel péquin, du moins s’il est assez sensible pour la percevoir. Cette rencontre achoppe parfois, à l’instar de ce voyageur interrompant sa visite à l’Acropole, déshydraté, accablé par la chaleur, aveuglé par une luminosité extrême. Ou encore ce conférencier amateur s’escrimant maladroitement à communiquer son admiration inconditionnelle pour la musique baroque à une assistance somnolente et clairsemée.

À travers la description et l’histoire de tableaux, de monuments, de pratiques artistiques, Krasznahorkai cristallise avec sa finesse habituelle la solitude de l’esthète, la singularité de l’artiste, la patience de l’artisan, la minutie du restaurateur. Il révèle l’inquiétante étrangeté de l’illuminé, c’est-à-dire l’aura ardente qui anime une âme tombée sous le coup de la grâce*, en l’occurrence artistique, et que Krasznahorkai corrèle à l’expérience intime de la souffrance, de la différence, de la déréliction, du silence… toutes ces sources souterraines auxquelles le cœur du créateur ou du contemplateur s’abreuve : « Il vit donc dans un silence total, souhaite visiblement vivre dans un silence total, pour quelle raison, c’est un mystère, à l’image de sa vie entière, quelque chose en lui est reclus, barricadé derrière les murs, entre le coucher, tôt le soir, et le réveil à l’aube, car son amour inconditionnel de l’ordre, de la propreté, son penchant pour la solitude et le silence donnent la nette impression qu’il y a une histoire derrière tout ça, mais quelle histoire ? ».

Le premier chapitre de Seiobo est descendue sur terre porte en lui toute la quintessence du propos de Krasznahorkai. Le miracle de la beauté s’y incarne à travers l’Oshirosagi, ce héron blanc, ce chasseur immobile « posté au milieu de la rivière Kamo, là où les eaux sont si peu profondes… seul, au milieu de la folie des évènements, seul, au beau milieu de ce monde agité, fourmillant… il se tient là, sans bouger, le corps figé en avant, guettant sa proie du jour pendant de longues minutes, dix, vingt, trente minutes, dans cette attente concentrée et immobile le temps est incroyablement long, mais il ne bouge pas, il garde au millimètre près la même posture, pas une de ses plumes ne frémit, il se tient en avant, la pointe aiguisée de son bec fixée au-dessus du clapotis de l’eau, personne ne le regarde, personne ne le voit, ni aujourd’hui, ni sans doute jamais, la beauté indicible de sa posture reste secrète, la splendeur exceptionnelle de cette majestueuse immobilité échappe aux regards, et c’est ainsi, en secret, de façon imperceptible, qu’il se tient au milieu de la Kamo, dans cette concentration, cette immobilité, cette tension d’un blanc immaculé, et quelque chose se perd avant même de pouvoir apparaître, une évidence qui n’aura aucun témoin : c’est lui qui donne un sens à tout ce qui l’entoure, un sens à ce monde en perpétuel mouvement frénétique, à la chaleur sèche, aux vibrations, aux tourbillons de sons, d’odeurs, d’images, car il représente un élément exceptionnel dans ce paysage, lui, cet artiste sans appel qui avec l’esthétisme de son immobilité parfaite, la dimension artistique de son inébranlable concentration, surpasse et domine tout ce à quoi il donne par ailleurs un sens, surpasse, domine la cavalcade éperdue des éléments qui l’entourent, introduit une forme de désintérêt – par sa beauté – au-dessus des intérêts particuliers qui imprègnent tout, et au-dessus de l’intérêt de sa propre activité actuelle, car à quoi bon être beau, surtout lorsqu’il s’agit d’un simple oiseau blanc qui attend, immobile, attend, dans le courant de la Kamo, à Kyoto, qu’apparaisse enfin sous la surface de l’eau ce qu’avec sa volonté et son bec impitoyables il harponnera ».

Dépourvue de point – l’équivalent linguistique de l’arrêt cardiaque ? – la phrase de Krasznahorkai s’étire à l’infini, épouse la trame de ses pensées vagabondes. Nulle ponctuation brutale ni définitive ne vient interrompre son processus réflexif, sa lévitation imaginaire, sa sombre volute. Krasznahorkai nous embarque dans son manège enchanteur, dans une farandole de mots, dans un tango littéraire à nul autre pareil. À peine s’enfonce-t-il parfois trop loin dans la brume dentelle de son raisonnement, par trop didactique ou austère. Sans désemparer, il prend le contre-pied de l’époque actuelle qui exalte tout ce qui est bref, rapide, clair. Tout ce qui s’achète et se jette sur-le-champ. Il se démarque des vendeurs de bouillie bistre pleine de vide. L’écrivain mélancolieux n’ignore pas que le tourbillon de la modernité tout engloutit. Que l’économie tout appauvrit. Il s’attriste à demi mots de la sanctuarisation, de la muséification, de la marchandisation de l’art. Ses personnages, marginaux, solitaires, abîmés, errent dans une ère où le flux touristique polit le monumental, où la rappe institutionnelle tanne le subversif, où la parade tapageuse de l’argent effarouche les muses.

Subsiste-t-il une beauté vivante de nos jours ? Une beauté dépourvue du vernis de la cuistrerie, de la pompe, de la glose théorique, lesquelles déversent sur elle leur déluge d’impuretés, la transforment en produit et la pétrifient. Subsiste-t-il une beauté vivace capable d’éclairer le regard de l’homme, tel le regard de ce Bouddha, duquel le restaurateur s’échine à raviver l’éclat ? Une beauté non productive et non lucrative a-t-elle encore sa place dans une société inféodée au travail, au rendement, au capital ? Une beauté pourtant susceptible de sauver quantité de désespérés sur cette terre, lesquels accablés par la douleur, le désarroi ou l’absurdité, lassés par la croisade économique universelle, ne comprennent guère ce qu’ils font ici-bas. Subsiste-t-elle, la grande belleza** ? Oui, subsiste-t-elle, cette beauté révérée par Philippe Sollers ou François Cheng, personnifiée par Baudelaire dans ce poème sobrement intitulé La beauté :


Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,

Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Eternel et muet ainsi que la matière.


Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;

J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes,

Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris…


Dis, Charles, subsiste-t-elle, cette beauté qui rend l’univers moins hideux et les instants moins lourds ? Sans doute, répond Krasznahorkai. Sa prose, en soi, le prouve. L’extase existe. Ces 17 déambulations esthétiques teintées d’émerveillement et de mélancolie en déclinent un large éventail arc-en-ciel. Mais cette splendeur sauvage s’amenuise, telle une étoile pâlissant dans le noir firmament. Son premier réservoir, la nature, se tarit chaque jour, étouffée par le béton, viciée par le poison que la main de l’homme lui inocule sans trembler. Adossé à sa délicate érudition, flirtant avec la nostalgie, Krasznahorkai convoque le passé, honore les traditions japonaises, magnifie l’engagement désintéressé d’un homme pour sa tâche ou sa passion, célèbre l’art ancestral du geste, ce souffle concret impulsé par la main qui ailleurs empoisonne et détruit.

Krasznahorkai poursuit en quelque sorte sa quête d’absolu initiée dans son roman Guerre et guerre (1999), dans lequel un insignifiant archiviste hongrois abandonne tout, son pays, sa langue, son travail, pour tenter d’immortaliser ce qu’il croit être le manuscrit parfait. Tel un satellite, Krasznahorkai tourne invariablement autour de cette problématique centrale : Comment naît une œuvre d’art ? D’où vient la fascination qu’elle peut provoquer ? Par quel cheminement devient-on artiste ? Lui-même s’astreint, depuis 40 ans et avec moult exigence, à l’art de l’écriture. Il ne fait pas mystère des ressorts qui sous-tendent cette graphomanie : « J’écris des livres parce que je ne suis pas heureux ». Accessoirement, écrire concourt à mettre un peu de sens dans le chaos, à structurer l’écheveau, à insuffler dans le tunnel de l’existence une once de sérénité et d’harmonie. Qui sait, à se rapprocher de cette beauté perdue, ce point lointain et lumineux que l’homme croit percevoir, lorsque blasé ou dépité, il lève son regard vers l’empyrée.


Cyrille Godefroy


* Titre d’un livre de László Krasznahorkai

** Titre d’un film de Paolo Sorrentino

 


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A propos de l'écrivain

László Krasznahorkai


László Krasznahorkai, né le 5 janvier 1954 à Gyula (Hongrie), est un écrivain et scénariste hongrois, auteur de plusieurs dystopies. Il a signé les adaptations de ses romans, notamment Tango de Satan et La Mélancolie de la résistance, pour des films réalisés par Béla Tarr.

 


A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).