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Scipion, Pablo Casacuberta

Ecrit par Didier Bazy 14.01.15 dans La Une Livres, Critiques, Amérique Latine, Les Livres, Roman, Métailié

Scipion, janvier 2015, traduit de l’espagnol (Uruguay) par François Gaudry, 262 pages, 18 €

Ecrivain(s): Pablo Casacuberta Edition: Métailié

Scipion, Pablo Casacuberta

 

Après avoir fermé le Scipion de Pablo Casacuberta, on comprend que l’auteur – jeune – ne signe pas ici un galop d’essai mais réussit parfaitement la difficile course d’obstacles des délicats rapports « fils-père ». Si le thème de la filiation irrigue la plupart des grandes œuvres littéraires, si la question de la maternité motive nombre d’auteurs, la problématique du fils et du père est bien plus délicate. Son universalité n’oblitère pas sa subtilité. Pâle Télémaque au regard d’Ulysse. Epoustouflante lettre au père de Kafka. Eblouissant Stephen héros sans qualité de Joyce…

Quoi ? Casacuberta aurait-il synthétisé le verbe et l’humour d’Homère, de Kafka et du grand maître ? Scipion le prouve tant il brouille les cartes d’Hamlet et d’Œdipe.

Comment le fils d’un illustre universitaire parviendra-t-il à recevoir l’héritage d’un père tout-puissant qui pousse un malin plaisir d’outre-tombe à léguer sous conditions ? Telle est la question qui nous tient sans cesse hors d’haleine lors de la lecture de ce Scipion très spécial.

Ici, l’acidité du propos ne cède en rien à l’extrême pudeur et les scènes érotico-comiques pourront devenir de nouveaux modèles d’écriture. La puissance des images renforce l’envoûtement. Mais il faudra bien qu’Annibal, le fils, ainsi nommé par son père, s’en sorte.

Condamné à accepter un héritage inacceptable et énigmatique, Annibal devient un héros tragi-comique – ou plutôt tragique et comique.

Tout le legs tient en trois boites. Chacune sa Pandore. Valse hésitation. Alors : Annibal Prométhée ? Il ne donnera pas le feu aux hommes, il mettra le feu à son âme à son corps défendant. On comprend mieux qu’il doive nécessairement et quasiment se noyer à l’occasion d’une crue sans doute due au réchauffement climatique, bien concrètement et physiquement, sous des détails dignes de la précision des meilleurs chirurgiens esthétiques, pour tenter de sauver sa peau, peau anecdotique, banale et commune.

La quête initiatique est d’autant plus cruelle qu’elle concerne un être affaibli, étouffé, opacifié (par son père ?). A chaque étape, il se demande s’il aura la force, l’énergie, le courage. Il les trouvera mais il se demandera toujours comment… Serait-ce un mirage de la génétique ? N’est-on, quoi qu’il en coûte, que le fils de son père même si on n’existe qu’en agissant contre ?

Les « autres » protagonistes, bien ou moins bien intentionnés, les « amis » ou les imposteurs n’ont de cesse de lui rappeler la ressemblance, la proximité, l’identité avec l’image du père. Comparaison n’est pas raison. Annibal n’est qu’un alcoolique relégué à un petit boulot d’enseignant subalterne obligé de loger dans une pension minable et ridicule. Déchirer son narrateur de la sorte relève de l’exploit. A défaut d’atterrir au tombeau, un lit d’hôpital fera l’affaire. Il faut bien survivre. Survivre à son destin contre les injonctions du destin même. Il faut bien continuer. La noyade n’empêche pas la brûlure. Et la brûlure – même du soleil – est souvent intérieure, difficilement pansable. Moïse-Prométhée deviendra Job. Un Job de papier à cigarettes, aussi transparent qu’une radiographie qui confond rêve et souvenir. Et dans cette confusion, un comble de comique :

– Papa est une femme, dis-je épouvanté (p.234).

Freud en perdrait son latin. Stultitiam simulare loco sapientia summa est (le comble de la sagesse est de simuler la sottise).

Les psys vont sauter de joie : la mère est partie avec un marchand de glaces qui, au final, est toujours un marchand de sable.

Un splendide roman anti-œdipien où les puissances du faux cartographient les contours d’une vérité perplexe : au cœur du cerveau – en abyme – du fils loge le père vénérant, revenant énervant.

Les mots font et défont bien des choses. C’est pourquoi on peut livrer ici le « secret » d’une des trois boites paternelles (la première du surdoué est souvent la dernière du critique) :

(p.253) « … je compris que Voltaire et mon père avaient tous deux raison de dire que le secret pour ennuyer les autres consiste à tout dire ».

Chut !

 

Didier Bazy

 

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A propos de l'écrivain

Pablo Casacuberta

 

Pablo CASACUBERTA est l’une des dernières incarnations de l’esprit de la Renaissance qui se lance à l’abordage de l’art en pratiquant le plus grand nombre de ses expressions, dans son cas la littérature, la peinture, la photographie, le cinéma et la vidéo. Il a été sélectionné en 2007 par le Hay Festival pour le groupe Bogotá 39, réunissant les écrivains latino-américains de moins de 40 ans les plus prometteurs. Il est l’auteur de cinq romans devenus cultes dans toute l’Amérique latine.

 

(Site de Métailié)


 

A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel