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Sauvage, rude danse du souffle, par Matthieu Gosztola

Ecrit par Matthieu Gosztola 01.07.17 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Sauvage, rude danse du souffle, par Matthieu Gosztola

 

Sauvage, rude danse du souffle

Sur la page, qui se confond pour

 

Artaud avec l’acte de (sur)vivre,

« L’écriture », pour lui, « a toujours

 

Été un acte, théâtral et vital », note

Évelyne Grossman dans la préface

 

Du premier volume de l’édition

Des Cahiers d’Ivry (de février 1947

À mars 1948) parue chez Gallimard.

À Ivry, le docteur Achille Delmas

 

Fait installer un billot dans sa

Chambre pour qu’Artaud

 

Puisse le frapper avec divers

Instruments, au cours de ses

 

Proférations, de ses chantonnements,

Séances où il s’agit par des rythmes

 

Redonnant voix à tout le violent

Du pulsionnel, en le transmuant

 

En rythmique propre à l’écriture, jusque

Par-delà la sémantique, d’être en lutte

 

Avec le réel, et de réinventer

L’idée même de corps.

 

« Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi

Stupéfiant de sa langue dans ses relations avec

 

La pensée » prévenait Le Pèse-Nerfs. Mais si

Langage et pensée voyagent de pair, « Artaud

 

Mettant sur le même plan la dialectique psychique

Interne par laquelle il faudrait en passer pour penser

 

Et cette sclérose des articulations discursives que l’on

Nomme syntaxe » (Evelyne Grossman, Artaud/Joyce,

Le corps et le texte, Nathan, 1996), langage et corps forment

Également une même (mais intenable) unité. Le déploiement

 

Vertical vacillant et offensif de l’écriture est l’image la plus juste

Pour Artaud de l’organisme dans son rythme, dans sa danse où les

 

Chairs d’un corps sans organes sont ouvertes à tous les vents. Ce corps-

Écriture, en proie à l’évidement de toute idée de corporalité, est mû sur

 

La page par Artaud pour se débarrasser du corps pensé-parlé (le corps

Obsession) devenu, exacerbé par l’idée de sexualité et des « besoins »

 

Qui s’y rattachent, tout entier déchet.

Mais le corps-écriture et le corps-obsession demeurent accolés,

 

Sans cesse en tension, formant très souvent un seul corps qui

N’est ainsi jamais en place, n’a jamais sa place, toujours en

 

Branle. Il y a « une fatigue de commencement du monde,

La sensation de son corps à porter » (L’Ombilic des Limbes) :

 

Le monde est à refaire avec un corps à chaque instant, un

Corps qui doit parvenir à la verticalité (de l’écriture dont

 

L’horizontalité est brisée par la mise en espace propre

Aux cahiers), mais le corps lutte surtout contre la

 

Droiture propre à la verticalité, le corps tel qu’il

Est représenté sur une page d’un cahier d’Ivry

 

De décembre 1946 (reproduite in Paule Thévenin,

Jacques Derrida, Antonin Artaud, Dessins et portraits,

 

Gallimard, 1986, p.115) et tel que l’expérimentait

Constamment Artaud dans son travail d’acteur,

 

Jean Hort évoquant dans Antonin Artaud, le suicidé

De la société la façon dont ses membres « visiblement

 

Se désaccordaient », chaque fois qu’il se mouvait sur

La scène « pour répéter ou pour jouer un vrai rôle ».

 

Loin d’une passivité dont il se fait pourtant le porte-

Parole aigu dans ses lettres à Jacques Rivière et qui

 

A été reprise, embrassée à l’idée de folie, à si bon

Compte, Artaud est bien l’instigateur de ce dérèglement.

 

Ce faisant, « inlassablement », il « se bat », comme le remarque

Évelyne Grossman dans Entre corps et langue : l’espace du texte (Antonin

Artaud, James Joyce), « contre la colle des êtres qui fixe et détermine, qui

Enchaîne dans le réseau des formes le cadre de l’anatomie ». Exactement

 

Comme il brise les chaînes lexicales et syntaxiques, luttant contre « toute l’

Écriture [qui] est de la cochonnerie » (Le Pèse-Nerfs). Les mots sont « pliés et

 

Suppliciés » parce qu’a été « battu, frappé / cogné, usé, / limé, sacqué, / broyé,

Coupé, brisé, / tout […] de mon corps » (cahier 278 d’avril 1947). Ce constat sans

 

Appel face au corps, on le trouve déjà dans le ternaire (mis en relief par l’anaphore)

De la lettre à Génica Athanasiou du 24 octobre 1923 : « mon corps tordu, mon corps

 

Coupé, mon cerveau

Scié ».

 

Le langage-corps est fortement cadencé, torsions, coupures, brisures, du fait

De la réduction du cadre où il s’inscrit de facto : la page des cahiers. Nulle

 

Noblesse à agir ainsi pour Artaud. Nul procédé. Il s’agit bien de blessures :

« Le petit format des cahiers oblige Artaud à de fréquents retours à la ligne,

 

Qui sont ici reproduits » (préface du premier volume des Cahiers d’Ivry). Ce

Choix éditorial permet au cadre de surgir en filigrane, dans une absence qu’

 

Évelyne Grossman fait se transmuer, lumineusement, en présence. Ce cadre

Exigu propre aux cahiers évoque l’enfermement auquel Artaud est contraint

 

(Dans l’asile mais aussi dans le regard des médecins qui l’appréhendent au

Travers d’une seule grille d’interprétation liée à la psycho-pathologie) : les

 

Petits carreaux qui structurent de fait la page sont une grille qui renvoie à l’

Enfermement, la « Grille [étant] un moment terrible pour la sensibilité, la

 

Matière » (Le Pèse-Nerfs). D’où la « sauvage solitude » de la voix d’Artaud,

Pour reprendre l’expression d’Henri Ronse dans « Moi Antonin Artaud »

 

(Article paru dans La Quinzaine littéraire de la deuxième quinzaine de juillet

1967). En outre, la page inséparable de la grille qui la structure renvoie « ir

 

Résistiblement », comme le souligne Évelyne Grossman dans sa préface des

Œuvres (parues dans la collection Quarto), à « la structure d’étouffement, d’

 

Emprisonnement, à laquelle, selon [Artaud], est soumis le corps humain lit

Téralement incarcéré dans le “carcan” d’une anatomie qu’il faut faire exploser

 

À chaque instant par ses gestes, ses cris et son souffle ». « Je parle le totem muré »,

Le « totem étranglé », écrit Artaud dans Artaud le Mômo.

 

Mais la grille qui est le dessiné imposé des pages est également salvatrice puisqu’elle

Permet de manifester, en osmose avec l’idée des Tarahumaras, « une idée géométrique

 

Active du monde, à laquelle la forme même de l’Homme est liée. Cela veut dire : Ici

L’espace géométrique est vivant, il a produit […] l’Homme » (Les Tarahumaras). Dans

 

L’espace quadrillé de la page, « ce ne sont plus des sons ou des sens qui sortent, / plus

Des paroles / mais des corps […] des corps animés », ainsi que l’écrit Artaud dans un

 

Passage souvent cité. Tous ces corps se confondent avec le corps impossible, car im

Possible à penser, d’Artaud (il n’a cessé de penser, dynamiquement, cet impossible à

 

Penser).

La page réduite devient l’indispensable espace au sein duquel peut éclater

 

Et non plus seulement se proférer le souffle (et ce déferlement devient

Semblable à la musique des Tarahumaras qui « se divise en un nombre

 

Très réduit de mesures qui se répètent indéfiniment », l’écriture des

Cahiers naissant, tourbillon, invariablement des mêmes thèmes, des

 

Mêmes noyaux de délires, dans un déchaînement de la répétition qui

Ouvre sur la force incantatoire d’une profération mantrique absolument

 

Nue). Une profération en myriade d’échardes sonores et visuelles qui nous

Parlent, travaillant le sens au corps, en blessant nos habitudes de lecteur, le

 

Souffle affrontant les structures qui le limitent certes mais le font également

Exister entièrement puisqu’il est toujours lutte, enthousiasmante lutte, pleine

 

« Vitalité énergique » d’un « tempérament] » (texte-manifeste non publié sur Les

Cenci), marque incandescente d’un « enthousiasme virulent / qui envahit tout, les

 

Êtres et les choses » puisqu’il n’est chez « Artaud, // pas de mélancolie – jamais »,

Ainsi que le chante Zéno Bianu dans Variations Artaud.

 

Le souffle, violence psalmodiée, est le « corps d’écriture » forçant

« Toutes limites, déployé dans tous les sens d’une page devenue

 

Volume, écran et théâtre, peinture, musique et chambre d’échos,

Éclats de signes à l’infini », note Évelyne Grossman dans sa préface

 

Des Œuvres. Notons qu’elle a retranscrit les cahiers d’Ivry dans leur

Force originelle, ne cherchant nul ordre, n’instaurant pas d’autre linéarité

 

Que le temps de la lecture – propre à chaque lecteur – désenclavé du linéaire,

Nous invitant même à « abandonner » – comme l’écrit Julia Kristeva dans Révolution

Du langage poétique – « l’opération lexicale-syntaxique-sémantique du déchiffrement »

Afin de « refaire le trajet de leur production ».

 

Il s’agit de voir et de ressentir. Voir Artaud chorégraphier les « minute[s]

De [s]es états » (Le Pèse-Nerfs) hors cadre instaurant une linéarité, c’est-à-

 

Dire dans l’espace réduit mais démultiplié, sans commencement, sans fin,

Sans naissance, sans mort, de la page de petit format propre aux cahiers,

 

À jamais recommencée. Ressentir que ne s’organise pas l’évolution d’une

Écriture-corps propre au temps, mais une « volonté », un « tempérament » –

 

Propres à la déstructuration de cette écriture-corps – qui entiers émergent

De  (de la nébuleuse résiduelle que porte le cadre en son sein dénaturé),

 

Les « corps » ne venant « pas de l’évolution du temps, / mais de la volonté

Au milieu du temps » (Suppôts et suppliciations), et ce avec une force toujours

 

Aussi insistante. Toujours aussi

Fécondante. Sauve.

 

Matthieu Gosztola

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com