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Sand et la mort des idéologies, par Ikram Chemlali

Ecrit par ikram chemlali le 05.03.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Sand et la mort des idéologies, par Ikram Chemlali

 

George Sand a réussi à s’imposer au rang des grands écrivains et créateurs de son siècle. De ce fait, s’intéresser à elle c’est s’intéresser au XIXème siècle dans son intégralité. Pourtant, son œuvre a besoin d’être réexaminée sous d’autres angles, en vue de déceler tous ses mystères demeurant nombreux.

Sand se rapportait pour longtemps au mythe séduisant de la femme portant le costume masculin, fumant le cigare et affichant autant d’autres éléments non appropriés aux codes féminins de son époque. Pendant longtemps le nom de George Sand se rattachait à un seul et unique cliché, celui de l’amante passionnée, de Musset ou de Chopin. On s’intéressait beaucoup plus à sa vie privée qu’à sa production littéraire. Actuellement et avec l’édition de son énorme correspondance, avec la réédition de son autobiographie et d’une large partie de ses romans, la révélation d’une écrivaine majeure, porteuse d’une vision nouvelle du monde, se dévoile. Ses textes (romans, autobiographie, lettres) à nouveau édités, on peut dès lors s’en remettre à eux pour découvrir à quoi pense George Sand et interroger à travers eux la grande écrivaine.

Sand, qui publie son premier roman en 1832, écrit inlassablement jusqu’à sa mort en 1876. George Sand a acquis une immense notoriété après Indiana en 1832. Un roman qu’elle consacre aux problèmes agitant le couple. Tels les grands écrivains de son siècle, la célébrité obtenue par la littérature, pour Sand, dépasse sa sphère initiale pour atteindre finalement une portée morale et politique. La romancière a écrit plus de quatre-vingts romans pour aborder dans ses textes toutes les grandes questions qui agitent son époque. Pourtant, ce ne sont que quelques-uns de ses romans, dits champêtres (La Mare au Diable, La Petite Fadette, François le Champi) qui ont eu, et pour longtemps, une diffusion importante, tout en demeurant limités au créneau spécialisé de littérature enfantine.

Aujourd’hui on n’en est plus à cette phase de l’étouffement de Sand sous ce préjugé : écrire uniquement pour le public enfantin. C’est le but de cet article consistant à formuler une idée générale qui sera capable d’examiner le roman sandien dans son intégrité. Ce faisant, on espère offrir un plaidoyer au profit de ce roman, en vue de faire déceler la nouveauté dont il est capable de fournir aux lecteurs du XXIe siècle. On remarque que les romans sandiens sont à présent de plus en plus lus. George Sand peut désormais être perçue à nouveau dans ce qui a été son identité originaire de l’écrivaine : la femme aux cent romans ou presque.

Une telle quantité, dirait-on, serait incontestablement le résultat d’une excessivité verbale et de bavardage vain. Cette profusion a, en réalité, valu à Sand d’abondantes critiques, voire des attaques misogynes reliant l’excès de la parole féminine à une prédestination naturelle. Or, le foisonnement de la production, chez Sand, s’estime positivement telle une tendance incontrôlable de la création.

L’œuvre sandienne est immense et très variée, pourtant elle possède une unité, et une cohésion. Le lecteur contemporain peut dès lors savourer comme un ensemble l’œuvre romanesque de Sand et lui trouver du sens. Le terrain commun des textes romanesques sandiens, ce n’est pas l’objet auquel ils s’attaquent, c’est plutôt la procédure que Sand adopte. À travers ses romans, George Sand fait constamment servir son enquête en vue de produire des idées nouvelles, de trouver des remèdes pour les maux de sa société. Cette ardeur est sans doute ce que les lecteurs apprécient le plus : la détermination de produire de nouvelles idées accompagnant régulièrement le tonus de l’imagination. Sand opte pour une attitude basée sur l’idée que l’innovation de la fiction va de pair avec la production de nouvelles conceptions morales ou politiques tendues vers un idéal. Ce dernier peut établir une meilleure relation entre les individus : que ce soit au niveau familial ou social.

Sand a fréquemment été lestée d’idéaliste : cela s’est généralement fait dans le mauvais sens, souvent en vue de ridiculiser un esprit qui serait incapable de dépeindre la réalité. Le terme d’idéalisme, pourtant, peut retentir positivement dans le sens où certes il y a chez Sand une véridique dynamique avide de produire du lien, et de la fusion entre les êtres, mais ce, en vue de faire vivre ensemble les différentes classes sociales.

Cette harmonie à laquelle aspire Sand ne provient d’aucune école, d’aucun courant de pensée, d’aucune idéologie. L’intérêt qu’on attribue aujourd’hui à George Sand peut être mis en relation avec ce qu’on appelle actuellement « la mort des idéologies ». Dans une telle ambiance, où les certitudes n’existent plus qu’il faudrait exiger à la société et au monde, l’entreprise littéraire d’une auteure en continuel renouvellement, et innovation d’idées redevient singulièrement attrayante.

George Sand ne reçoit en effet aucune idée pour acquise : au contraire, elle acquiert les idées qui se propagent autour d’elle et les perçoit d’une manière critique. Sa façon de les saisir et de voir si elle peut les approprier, c’est de les répandre au biais de la fiction, testant ainsi leur validité à travers ses textes romanesques. Onc de dogmatisme, que de l’idéalisme : la littérature sandienne est un penchant vers l’idée ou les idées. Une telle démarche toujours énergique a de quoi intéresser le lecteur du XXIe siècle dégoûté des dogmes mais non pas comblé dans sa recherche d’idéal. L’idéalisme sandien, après avoir été alarmé de rendre l’auteure surannée et comme désuète à l’époque des dogmes prétendant rendre présent l’avenir, récupère tout son modernisme à notre époque ; l’époque des incertitudes.

 

Ikram Chemlali

 


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A propos du rédacteur

ikram chemlali

 

Ikram Chemlali, doctorante et chroniqueuse à Yabladi, habitant à Tétouan/ Maroc.