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Saisir, Quatre aventures galloises, Jean-Christophe Bailly (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 14.03.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Saisir, Quatre aventures galloises, Jean-Christophe Bailly, Seuil, coll. Fiction et Cie, septembre 2018, 256 pages, 20 €

Saisir, Quatre aventures galloises, Jean-Christophe Bailly (par Matthieu Gosztola)

 

Le dernier essai de Jean-Christophe Bailly témoigne d’une volonté d’aborder « de l’intérieur » l’« ouest absolu » qu’est le Pays de Galles. Et ce en s’intéressant de près à l’histoire de Thomas Jones, peintre qui, à Naples, en 1782, « inventa l’art moderne avant de se retirer incompris dans sa ferme du Radnorshire » ; en identifiant le « geste poétique que formèrent l’œuvre et la vie de Dylan Thomas », l’enfant de Swansea, le « Rimbaud de Cwmdonkin Drive » ; en se penchant sur W.G. Sebald, dont le livre Austerlitz comprend un pan gallois « sur lequel se projettent, au sein même de l’exil qu’il raconte, les images d’un séjour transfiguré » ; en convoquant les vallées du sud, parmi les vestiges d’un monde qui fut celui des mineurs de charbon et que des images dues à Robert Frank ou Eugene W. Smith fixèrent.

Si sont convoqués la peinture, la poésie, le récit et la photographie, au travers d’eux, c’est la beauté (iconoclaste ?) qui apparaît*. La beauté et – à sa suite, à moins que ce ne soit l’inverse ? – la musique. Musique du monde : du pluriel.

Comment non pas restituer la beauté, car cela équivaudrait à en ternir l’éclat, mais la capturer, en prenant soin de ne pas amoindrir sa vie ?

Si la beauté est la légèreté même, c’est parce qu’elle n’a pas besoin de nous. Philippe Jaccottet : « Quand le chat-huant appelle à travers la nuit, il n’appelle rien ni personne ».

Face à la nature, l’on est face aux choses comme face à « des danseurs en arrêt dans leur vol » (Gabrielle Althen). Mais ici, c’est là précisément où l’on est, et cela peut être n’importe où. Car tout est fruit pour qui sait regarder. Ne serait-ce que parce que chaque chose peut révéler sa saveur. Dans l’usage que l’on en fait, avec sa vie, avec son imaginaire. L’on songe à Claudel écrivant le 3 juin 1922 « chez les Matsui à la campagne » : « Arbres nains, pins, érables. L’arbre une étreinte avec le ciel, avec la création ambiante, sous sa forme d’air, d’eau et de lumière. Une extase ».

La beauté est par essence ce qui s’échappe, mais sans jamais cesser d’être là. Aussi, l’on ne s’étonnera pas de constater combien elle a, comme l’arbre qui est l’une de ses marques les plus évidentes, partie liée avec le ciel. Blanchot murmure dans Le livre à venir : « Là-haut, il y a l’espace et, de loin en loin, une condensation de l’espace en lumière, une solitude unie et ordonnée de points dont chacun semble ignorer les autres, bien qu’il compose avec certains d’entre eux quelque figure qu’on pressent et avec tous l’infigurable ensemble de leur dispersion ».

La beauté nous échappe, tout en atteignant – à chaque pas que nous faisons – notre vie en son cœur, en la cible toujours mouvante de son cœur. De son cœur qui est notre cœur. Dès lors que nous sommes face à elle, c’est-à-dire plongés en elle, elle ne s’échappe jamais de nos sens, allant jusqu’à polir leur respiration. Néanmoins, elle échappe bien au sens. Aussi ne reste-t-il que l’énigme.

La sémantique ne parvient pas à rendre captive en elle la beauté. Seule le peut la musique, car il n’y a que la musique qui sache, jusque dans la précision complexe de sa forme, sauvegarder l’énigme. Ne dévoyant pas la beauté en la ramenant à une signification.

Jean-Christophe Bailly l’a bien compris : il est une musique dans la peinture, dans la photographie (comme un noyau de jour attaché au visible que l’une et l’autre inventent) ; il est une musique dans le poème (comme un noyau de nuit attaché au langage ainsi sculpté).

La musique de la peinture, la musique du poème, la musique de la photographie gardent en elles quelque chose du choc esthétique imposé par certaines partitions tel qu’il fut retranscrit par le violoncelliste de génie Pablo Casals : « La première fois que j’entendis la Passion selon saint Matthieu, à Paris, la commotion fut si forte que j’en fus malade pendant deux mois. J’avais l’impression d’étouffer, je ne pouvais assez pleurer ».

Si la musique devance de peu la voix du sacré, l’épousant presque, articulant pour lui – le sacré – dans un presque chuchotement, tel un souffleur de théâtre venu d’un autre âge, elle renvoie toujours, d’une façon ou d’une autre, à l’humain : à l’humain pluriel. Et ce quel que soit son lieu d’être, fût-il le plus éloigné possible. Puisqu’elle a à voir, ainsi que l’écrit Kant, avec le « langage des affects ». Dans La Prisonnière, Proust avance : « […] de même que certains êtres sont les derniers témoins d’une forme de vie que la nature a abandonnée, je me demandais si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes ». La musique, c’est le surgissement des « fleurs antérieures à la parole »…, cette forme d’antériorité étant également signalée par Proust. Le prouve avec brio Jean-Christophe Bailly dans son dernier essai.

 

Matthieu Gosztola

 

* Une beauté qui résulte, pour Dylan Thomas, de la « dissémination par laquelle le poème […] se propage hors de ses usages et tournures littéraires consentis, en incluant ceux-ci dans les flux enchevêtrés de tous les énoncés possibles, celui du boutiquier comme celui du discours intérieur, celui de la presse comme celui des récits légendaires ».

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com