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Sade et ses femmes, Correspondance et journal, Marie-Paule Farina

Ecrit par Emmanuelle Caminade 08.07.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Correspondance, Essais, Editions François Bourin

Sade et ses femmes, Correspondance et journal, juin 2016, 296 pages, 24 €

Ecrivain(s): Marie-Paule Farina Edition: Editions François Bourin

Sade et ses femmes, Correspondance et journal, Marie-Paule Farina

 

 

En fixant l’image d’un misogyne pervers jouissant du plaisir d’humilier les femmes, le terme sadique entré dans la langue française plaça durablement Sade au « hit-parade du mal ». Et déjà, dans Comprendre Sade, petit essai percutant paru en 2012 chez Max Milo*, Marie-Paule Farina avait réussi à délivrer l’œuvre sadienne de son carcan d’incompréhension, lui redonnant sa portée littéraire, politique et philosophique tout en changeant notre regard sur un homme dont les livres, d’une férocité toute burlesque et carnavalesque, ne sont qu’un reflet provocateur des maux de la société de son époque, et de ceux qu’on lui a fait endurer.

Avec Sade et ses femmes, elle poursuit ce travail de démystification et de libération, s’attachant cette fois-ci essentiellement à l’homme qui « entre 27 ans et 74 ans, n’aura passé que 10 ans à l’air libre », alors que prendre l’air était pour lui une nécessité vitale :

« Vous savez que l’exercice m’est plus nécessaire que la nourriture même. Et je suis pourtant dans une chambre moitié grande comme celle que j’avais et dans laquelle je ne puis me tourner, n’en sortant que rarement pour aller quelques minutes dans une cour resserrée où l’on ne respire qu’un air de corps de garde et de cuisine, et dans laquelle encore on me conduit à la baguette au bout du fusil, comme si j’avais voulu détrôner Louis XVI ! » (Sade à sa femme, depuis la Bastille).

Une affaire de femmes

De cet homme si follement franc, étourdi et imprudent – et moins bourreau que victime de la « férocité publique » – qui fut injustement détenu et dépouillé en raison du « droit du plus fort », l’auteure se fait l’avocate dans un brillant plaidoyer remarquablement étayé. Et, après avoir présenté son travail dans une copieuse introduction, elle dessine un portrait touchant de Sade n’esquivant en rien sa part d’ombre. Donnant la parole à l’accusé et convoquant ces témoins proches capables de l’aider à rétablir la vérité, elle retrace ce parcours ahurissant aux péripéties très romanesques qui fut le sien, et se révèle être avant tout une affaire de femmes ! Car si Sade fut « le jouet de commères, de sorcières, de méchantes femmes », il rechercha toujours – et obtint – « la protection d’autres femmes ». Et, dans les moments les plus difficiles, il trouva sa suprême consolation dans la Laure de Pétrarque, dans ce « rêve d’un château originel, d’un couple originel et d’un temps chevaleresque et délicat ».

Qui fut donc Sade ?

Selon la loi du genre, Marie-Paule Farina part de l’enfant pour arriver au « vieillard digne et toujours plein d’esprit » qui mieux encore que le premier donne à ses yeux « la clé de l’homme ». Qui fut donc Sade, cet Oreste adorant son père – qui finira seul et isolé, sort ô combien redouté ! – mais qui ne dénigra jamais sa mère et se montra toute sa vie incapable de vengeance, si ce n’est dans les « farces grotesques » de ses écrits ?

Un bel enfant tendre et plein de gaieté, mal aimé par sa mère, qui dès quatre ans fut envoyé en Provence au château de Saumane pour y être élevé par sa grand-mère parmi ses tantes et ses cousines. Doux « gynécée provençal » qui s’avéra pour lui un joyeux paradis dont il fut brutalement tiré à dix ans pour être propulsé dans « l’univers strictement masculin » d’un collège de Jésuites puis de l’armée.

Un jeune homme au cœur pur et « au corps combustible » que son père précipita dans les bras des femmes, « potion » censée l’éloigner de ses tendances homosexuelles. Un jeune homme libertin dont l’hyperactivité sexuelle bridée par un long enfermement ne fera qu’échauffer son esprit : « en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de chair (…) vous avez échauffé ma tête », écrira ainsi Sade à sa femme.

Mais certainement pas ce Barbe bleue ou ce loup-garou de Provence engendré par la rumeur et la calomnie car il se montrera toujours incapable de la moindre « atrocité » : « Oui, je suis un libertin, je l’avoue ; j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel, ni un meurtrier» (Sade à sa femme en 1781).

Un Jonas longtemps enfermé dans le ventre de la prison de Vincennes puis de la Bastille qui se révélera prophète malgré lui, pressentant la Révolution à venir.

Ce Louis-Aldonze Donatien mal déclaré à l’état-civil qui sera de ce fait déchu de ses droits et facilement dépossédé de ses biens, sacrifié aux intérêts de la prestigieuse lignée des Sade d’Eyguières.

Et enfin un vieux Moïse qui, « nu comme la main » à sa sortie de prison, fut sauvé par Constance, jeune actrice qui partagera sa vie jusqu’à sa mort, le suivant même à l’hospice de Charenton où, de nouveau enfermé, il terminera ses jours « attendant sa Terre promise, le château de Saumane (…) hanté par le fantôme de Laure ».

Sade tel qu’en lui même

Outre les précisions factuelles et biographiques nécessaires, Marie-Paule Farina réunit des extraits du journal de Sade et de multiples lettres tirées notamment de sa très consistante correspondance avec ses femmes, auxquels s’ajoutent ses propres commentaires et interprétations personnelles.

A côté des lettres de Sade, on trouve ainsi les nombreuses lettres que lui écrivirent durant son internement les deux seules femmes qui surent résister à Mme de Montreuil, cette belle-mère transformée en « redoutable Erinye » gardienne de l’ordre social qui le fit enfermer et tenta de le faire passer pour fou : sa femme légitime et sa « presque-sœur » provençale, la délicieuse Milli Rousset – qui le connaissait si bien et lui écrivait des lettres pleines d’esprit et de gaieté pour le distraire. Et entre ce trio s’immisce « Jacques le gribouilleur », « l’omniprésent censeur, le tiers qui lira et décrotteratoutes leurs lettres ».

Avant qu’elle ne tombe sous la coupe de son confesseur et ne fasse brûler les manuscrits qu’il lui avait confiés, l’abandonnant carrément à sa sortie de prison, madame de Sade resta ainsi fidèle à son mari durant son incarcération même si elle l’exhortait à « modifier son style », se faisant ainsi le porte-parole de son entourage. Car la liberté de ses écrits, de sa pensée, était bien la raison principale de ce long enfermement à durée illimitée requis par sa propre famille, une liberté à laquelle Sade n’envisagea jamais de renoncer : « Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions, elle tient à mon existence (…) et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres ».

Tout cet éclairage donné à la personnalité de Sade par le beau travail de Marie-Paule Farina fait ainsi exister cet homme non conforme qui refuse de se plier à l’hypocrisie sociale, et qu’on a toujours voulu punir, étouffer et rectifier. L’auteure lui offre ainsi la liberté d’être lui-même et non celui que les autres voulaient qu’il fût. Et c’est bien là le grand mérite de cet essai nous montrant un Sade bien inoffensif – l’antithèse d’un sadique – qui paya très cher son incapacité à dissimuler comme ses pairs et son obstination à écrire pour « rire de tous les hommes noirs qui ont cru le rendre sage et murir sa tête en le punissant comme un enfant ».

Plus de deux siècles après, Marie-Paule Farina semble ainsi comprendre Sade avec la même bienveillance amicale et malicieuse que sa presque-sœur.

 

Emmanuelle Caminade

* http://www.lacauselitteraire.fr/comprendre-sade-marie-paule-farina

 


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A propos de l'écrivain

Marie-Paule Farina

 

Marie-Paule Farina a été professeur de philosophie. C’est son premier livre

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.