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Rue Involontaire, Sigismund Krzyzanowski

Ecrit par Emmanuelle Caminade 05.05.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Russie, Récits, Verdier

Rue Involontaire, mars 2014, traduit du russe par Catherine Perrel, 64 pages, 9,20 €

Ecrivain(s): Sigismund Krzyzanowski Edition: Verdier

Rue Involontaire, Sigismund Krzyzanowski

 

 

De Rue Involontaire, récit épistolaire mentionné en 1933 dans les carnets de Sigismund Krzyzanowski, personne n’avait retrouvé trace lors de l’édition posthume de son œuvre. Le manuscrit avait en effet été confisqué par le KGB, on ne sait dans quelles circonstances, puis restitué aux archives littéraires russes en 1995 pour y être perdu ou oublié, mêlé au dossier d’un « autre K » – un poète paysan qui, lui, fut arrêté en 1934 et exécuté peu après – avant de soudain réapparaître tout aussi mystérieusement en 2012 dans l’inventaire du fonds Krzyzanowski.

Les éditions Verdier, qui ont déjà plusieurs titres de l’écrivain russe à leur catalogue, nous offrent ainsi cet étrange et jubilatoire récit composé de sept courtes lettres adressées à des destinataires incongrus, l’accompagnant de deux petites nouvelles datant de 1935 et de 1927 et de quelques brefs extraits des carnets de l’auteur.

Rue Involontaire – sous-titré « Paquet de lettres – d’un seul homme à différents destinataires » –, récit d’un vieil écrivain alcoolique et solitaire démuni résistant au temps comme aux temps socialistes, semble de facture assez autobiographique. C’est le récit d’un homme qui boit car il « porte un regard trop sobre sur la réalité », noyant son désespoir d’une plume saoule et caustique, avec une loufoque et grinçante dérision, ou dans des méditations et des rêveries philosophico-poétiques surréalistes. Un récit d’une grande originalité mené d’une écriture vive et condensée par un auteur jouant sur les mots avec virtuosité.

Le narrateur écrivain (et son « coauteur, la vodka »), ayant accumulé les timbres rendus en guise de monnaie lors de ses achats d’alcool, et n’ayant « personne en vue » à qui envoyer la moindre lettre, décide un jour de « faire plaisir à un timbre » qui sans doute a besoin, lui aussi, d’« être entendu ». Il jette alors par son vasistas, « comme dans une boîte aux lettres », des missives adressées à des inconnus se cachant derrière les numéros des rues de son quartier, le quartier moscovite de l’Arbat où existaient à l’époque quelques coudes zigzaguant ayant « involontairement » formé une petite rue. Des missives adressées à celui « qui pâtit patiemment » dans l’attente des six coups de la sonnette d’un appartement communautaire, au futur occupant d’un immeuble pas encore construit ou, par trois fois, à celui qui veille la nuit derrière une ultime fenêtre éclairée – sans doute un compagnon de la « confrérie du cierge », un écrivain qui n’éteint pas « la mèche de sa conscience » ; mais aussi au facteur ou à l’homme représenté sur « la petite fenêtre de papier verte » du timbre.

Dans un monde absurde où une « carte postale à Dieu » vous revient dans les deux jours avec le tampon « destination inconnue », ces lettres semblent des bouteilles à la mer qui maintiennent leur auteur sous perfusion dans un étrange goutte à goutte mêlant l’encre à l’« eau-de-vie » et lui donnant un sursaut de vitalité. Un auteur décidé à se défendre « jusqu’à son dernier souffle » contre ce temps « faisant courir les pointes de ses aiguilles noires » sur les cadrans allumés des horloges tout comme lui, « tenant la pointe de sa plume, inscrit ses pensées dans les ténèbres ». Et il ne retrouvera sa liberté que pour « trinquer avec le destin ».

Le choix des nouvelles s’avère judicieux car elles traitent deux thèmes importants du récit les précédant, celui du temps qui passe et de la mort qui guette, et celui de la conscience, de l’autonomie de la pensée.

Dans La clepsydre, c’est l’état d’un ivrogne remplissant son verre au goutte à goutte d’une horloge à vodka qui indique avec beaucoup de drôlerie et de précision les différents moments de la journée, jusqu’au jour où tout part « à vau-l’eau ». Tandis que Le feutre gris, recourant au principe de l’enfilage, nous entraîne dans de cocasses « aquoibonneries » en nous faisant suivre la migration d’une idée (A quoi bon vivre ?) qui passe sans cesse de la tête au chapeau et d’un personnage à l’autre…

Et, plus encore que le récit épistolaire, ces nouvelles s’inscrivent dans la lignée de Gogol (celui du Nezet du Manteau), évoquant aussi Gombrowicz ou Borges.

Sigismund Krzyzanowski, qui fut un écrivain « invisible », refusait ainsi de sacrifier à la littérature stalinienne. Et la modernité de son écriture, sa noire dérision, sa fantaisie mordante et sa poésie, sa vitalité désespérée, semblent particulièrement bien rendues par la traduction percutante de Catherine Perrel, pour autant que puisse en juger une non-russophone.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Sigismund Krzyzanowski

 

Sigismund Domenikovitch Krzyzanowski est né en 1887 à Kiev et est mort, pratiquement sans ressources, en 1950 à Moscou où il s’était installé dès 1922 dans une modeste chambre de huit mètres carrés dans le quartier de L’Arbat. Enseignant, rédacteur d’encyclopédie, scénariste pour le cinéma, le théâtre ou l’opéra, il ne publia pas son œuvre littéraire et c’est un de ses anciens élèves, Vadim Perelmouter, qui la fit découvrir de manière posthume. En France, les éditions Verdier s’attachent depuis les années 1990 à faire connaître les textes un peu inclassables de ce « génie négligé ».

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.