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Roma/Roman, Philippe de la Genardière

Ecrit par Emmanuelle Caminade 11.03.13 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Roma-Roman, février 2013, 310 pages, 21,90 €

Ecrivain(s): Philippe de la Genardière Edition: Actes Sud

Roma/Roman, Philippe de la Genardière

 

Pensionnaire de la Villa Médicis au milieu des années 1980, Philippe de la Genardière revient sur les lieux de manière romanesque avec Roma-Roman, un livre dédié à Alain Resnais dont le titre renvoie aux heures de gloire du cinéma. Et L’année dernière à Marienbad, film réalisé à partir du « ciné-roman » d’Alain Robbe-Grillet, qui immortalisa l’image de Delphine Seyrig, vient y articuler toute une mise en abyme permettant à l’auteur de déstructurer le temps pour retrouver des « strates enfouies » et d’explorer le rapport de la fiction au réel dans l’art cinématographique comme dans la littérature.

Adrien qui vingt ans auparavant avait tourné dans cette villa romaine « Ciné-roman », sorte de remake plus solaire du célèbre film de Resnais, invite Ariane et Jim, les deux acteurs qui en étaient les héros, à une petite fête commémorative sur ce lieu magique. Bon vivant amateur de belles femmes, il n’avait pas eu à l’époque l’aventure désirée avec sa jeune actrice tandis que Jim, devenu depuis écrivain, avait été son amant. Quant à Ariane, « petite nymphomane » malmenée par ce metteur en scène tyrannique, elle avait abandonné son métier après le film.

Très différents, les deux hommes semblent représenter les facettes contradictoires, ou du moins décalées dans le temps, d’un même créateur. Adrien enchaîne film sur film mais sait parfaitement qu’à soixante ans il est entré inéluctablement dans la vieillesse, contrairement à Jim qui, bénéficiant encore de quelque répit, repousse l’échéance en ayant toujours un livre à venir. Tous deux néanmoins traquent la vie de manière obsessionnelle pour conjurer la mort : Adrien, plus dans le présent de l’action, le fait à la fois dans la réalité et dans la fiction à travers ses actrices, tandis que Jim, fasciné par le passé de Rome – cette lumineuse ville d’art où il s’est installé depuis déjà dix ans pour écrire son livre – tente d’en réveiller les morts pour accéder au vivant.

Ariane, elle, n’a que quarante ans et rayonne d’une beauté incandescente. Devenue psychanalyste après avoir été utilisée comme icône, elle semble désormais lasse d’écouter la vie de ses patients, d’être toujours ce miroir qui renvoie une image autre que la sienne.

Les trois protagonistes ont vieilli bien sûr, mais ont-ils vraiment changé ? Chacun d’entre eux semble attendre quelque chose de signifiant de cette rencontre et « s’interroge sur son destin ». Et, curieusement, alors que l’auteur prend plaisir à nommer tous les lieux du paysage romain, la fameuse villa où se déroulent ces retrouvailles n’est désignée que par une initiale revêtant, à l’évidence, une dimension symbolique : « M » comme Médicis, mais aussi comme Mythes et comme Mystères… Roma-Roman s’organise ainsi autour d’un lieu mythique sollicitant l’imaginaire qui semble réunir les fantasmes de « la Ville Eternelle » et de « l’Eternel féminin » tout en évoquant la villa des Mystères, l’initiation aux mystères orphiques…

D’emblée le narrateur reprend le « vous » de La modification combinant la proximité et la distanciation. S’adressant alternativement aux trois héros dont il rassemble les approches différentes, il les aide à se raconter, à jouer leur propre histoire dans la réalité comme dans la fiction, ce qui lui donne un peu le statut de psychanalyste et de metteur en scène. Dans deux parties où se succèdent les trois monologues des protagonistes, Philippe de la Genardière déploie sa mise en abyme en jouant habilement sur les temporalités. La première partie permet ainsi la confrontation de deux pans de vie, confrontant le présent des retrouvailles au passé accompli du tournage de « Ciné-roman » et de quelques épisodes déterminants de l’enfance. La seconde, au contraire, ranime à la lumière du présent des bribes de passé endormi et brouille le temps dans une confusion du réel avec la fiction, les rêves et les fantasmes, semblant viser ainsi à l’éternité.

Malheureusement, Philippe de la Genardière se laisse à mon sens piéger par les effets pervers des thèmes et de la forme choisis, et ceci d’autant plus que le sujet lui est sans doute trop proche. On ne manie pas impunément les clichés, les notions galvaudées de « Ville éternelle » et surtout d’« Eternel féminin ». Ce fantasme masculin date en effet d’une époque où la beauté féminine servait de révélateur dans un monde où les artistes, les créateurs, étaient des hommes ne pouvant élever la femme qu’au statut de muse inspiratrice. Mais nous ne sommes plus au temps de Dante ni même de Goethe – ce que semble regretter un peu l’auteur avec une certaine provocation non dénuée d’ironie –, mais au « troisième millénaire ». La mise en abyme qui s’étend à ce livre-même, trop soulignée, ne conduit nullement au vertige, et la succession des versions des trois héros, propice aux répétitions, renforce la lourdeur du dispositif. Tout est appuyé dans ce roman, l’hommage à Resnais, à Pasolini, le réalisateur de Mamma Roma, ces anges qui passent et repassent sans jamais vous emporter sur les ailes du désir… Et les clichés viennent contaminer l’écriture, le « vous » en renforçant l’aspect parfois ampoulé. Quant à la sensualité de la langue – que certains trouveront lyrique – elle apparaît bien grandiloquente, portant souvent à rire, ce qui fait retomber ces envolées stylistiques sans jamais leur permettre d’atteindre une dimension mythique.

Par ailleurs, le thème du vieillissement, de la peur de l’oubli, finit par l’emporter dans ce roman un peu passéiste qui sombre dans la nostalgie au détriment de la vie, bain de jouvence et cri de jouissance n’arrivant pas à y transcender la violence angoissante de la mort. Les énumérations plutôt convenues de lieux, de cinéastes, de films, d’acteurs, de peintres ou de sculpteurs auxquelles le narrateur se raccroche sans cesse résonnent alors comme d’ennuyeuses litanies et l’on regrette finalement l’impuissance des mots de Roma-Roman face aux images mythiques d’un certain cinéma.

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Philippe de la Genardière

 

Philippe de la Genardière est né en 1949 à Salon-de-Provence. Après un séjour en Iran comme lecteur de français (1974-1976), il travaille dans l’édition et collabore à diverses revues (Digraphe, La Quinzaine littéraire), puis devient pensionnaire de la Villa Médicis de 1984 à 1986. Il est l’auteur de plus d’une quinzaine de livres – romans et essais. Il a été couronné pour l’ensemble de son œuvre et a reçu le Grand Prix Poncetton de la Société des Gens de Lettres à l’occasion de la publication de L’Année de l’éclipse (Sabine Wespieser, 2008).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.