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Romans, tomes I et II, George Sand en la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03.06.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Romans, tomes I et II, George Sand, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 2019, édition publiée sous la direction de José-Luis Diaz avec la collaboration d’Olivier Bara et Brigitte Diaz, n°644 et n°645, 1936 et 1520 pages, 72 et 68 €

Romans, tomes I et II, George Sand en la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

 

Qui se souvient de Jules Janin ? En 1836, il savait se montrer emphatique : « Que faire ? que devenir ? Toutes les routes sont fermées à George Sand. Elle est femme ! Elle ne pourrait prendre rang parmi les écrivains politiques qui régissent le monde, parmi les écrivains littéraires qui gouvernent l’art. Elle est femme ! ». Et la formule est répétée non pas une, non pas deux, non pas trois, non pas quatre, non pas cinq, non pas six, non pas sept, non pas huit, mais neuf fois.

Elle est femme ? L’on a tous, en pensée, une image de l’amoureuse, parée en homme, que fut Sand. Une image convenue, faisant consensus, conforme à celle qu’ont véhiculée, en leur temps, Balzac ou Liszt. Suite à la visite qu’il rend à Sand, à Nohant, au début du mois de mars 1838, Balzac écrit à Ewelina Konstancja Wiktoria Hańska, car il veut tout lui raconter :

« [J]’ai trouvé le camarade Georges [sic] Sand dans sa robe de chambre fumant un cigare après le dîner, au coin de son feu […]. Elle avait de jolies pantoufles jaunes ornées d’effilés, des bas coquets et un pantalon rouge […]. Nous avons pendant trois jours bavardé depuis cinq heures du soir après dîner jusqu’à cinq heures du matin […]. Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chaste, elle a les grands traits de l’homme, ergo elle n’est pas une femme ». Liszt, lyrique dans son Chopin, évoque ainsi Sand-Lélia, avec une touchante maladresse que jamais l’on ne retrouvera dans sa musique : « Brune et olivâtre Lélia ! tu as promené tes pas dans les lieux solitaires, sombre comme Lara, déchirée comme Manfred [héros de Byron], rebelle comme Caïn, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu’eux, car il ne s’est pas trouvé un cœur d’homme assez féminin pour t’aimer comme ils ont été aimés, pour payer à tes charmes virils l’hommage d’une soumission confiante et aveugle, d’un dévouement muet et ardent ; pour laisser protéger ses obéissances par ta force d’amazone ! Femme-héros, tu as été vaillante et avide de combats comme ces guerrières […]. Comme elles, il t’a fallu recouvrir d’une cuirasse […] ce sein de femme, qui, charmant comme la vie, discret comme la tombe, est adoré de l’homme, lorsque son cœur en est le seul et l’impénétrable bouclier ».

« [E]lle n’est pas une femme », murmure Balzac. En mai 1835, au journaliste saint-simonien Adolphe Guéroult qui s’est montré très critique envers son attitude vestimentaire, Sand n’a pas peur, superbe, de déclarer : « Critiquez mon costume dans d’autres idées et dans d’autres termes, si vous avez envie de disserter gravement sur un accessoire aussi puéril […]. Soyez rassuré, je n’ambitionne pas la dignité de l’homme. Elle me paraît trop risible pour ne pas être préférée de beaucoup à la servilité de la femme. Mais je prétends posséder aujourd’hui et à jamais la superbe et entière indépendance dont vous seuls croyez avoir le droit de jouir ». Et, ailleurs, elle affirme qu’il s’agit de ne plus être une « femme esclave, mais [une] femme libre autant que notre méchante législation le permet ». Encore ne faut-il pas oublier que pour Sand – évoquer Indiana lui permet de préciser sa pensée –, la femme est « faible et forte, fatiguée du poids de l’air et capable de porter le ciel ». Aussi l’on ne peut, lorsque l’on songe à Sand, que faire résonner en soi ces mots extraits du beau documentaire Sans soleil de Chris Marker : « Toutes les femmes détiennent une petite racine d’indestructibilité. Et le travail des hommes a toujours été de faire en sorte qu’elles s’en aperçoivent le plus tard possible ».

Le travail des hommes… En ces conditions, que faire ? qui être ? qui devenir ? En somme : que choisir ? Dans Histoire de ma vie, Sand confesse : « Être artiste ! oui je l’avais voulu, non seulement pour sortir de la geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans un cercle d’odieuses petites préoccupations ; pour m’isoler du contrôle de l’opinion en ce qu’elle a d’étroit, de bête, d’égoïste, de lâche, de provincial ; pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce qu’ils ont de faux, de suranné, d’orgueilleux, de cruel, d’impie et de stupide ; mais encore et avant tout pour me réconcilier avec moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile […] ». « Être artiste ! […] je l’avais voulu » ; et pourtant Sand affirme le contraire (transformant l’acquis en inné) à une correspondante émue par Spiridion, en 1842 : « Née romancier, je fais des romans ». Il est vrai – constate Brigitte Diaz – qu’au moment où elle assène cela, mue par une sérénité qui présente l’impassible visage de la tranquille assurance, « ses plus grands romans sont déjà derrière elle et […] ont séduit lecteurs et critiques par leur diversité : IndianaLéliaMaupratConsueloLe Meunier d’AngibaultLa Mare au diable… Du roman intime au roman social en passant par les différents avatars du roman d’apprentissage, elle a déjà fait vibrer toutes les cordes de cette lyre qui restera son instrument favori […] ».

Cet instrument favori, elle en joue journellement, et cette habitude, cette répétition, l’ont amenée à savoir en jouer avec une grande facilité. Une facilité dont elle a honte, quelque peu, lorsqu’elle se compare à… Flaubert, qu’elle connaît fort bien : « Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature savetée ». Mais, ainsi qu’elle l’écrit à René Vallet de Villeneuve : « J’ai l’air de travailler vite, et on se l’imagine autour de moi parce qu’on voit s’épaissir les amas de papier griffonné, mais quand j’ai écrit rapidement, je corrige lentement, toujours assaillie de scrupules sur le fond et sur la forme ». Et certes, c’est ce que montre l’appareil critique de ces deux volumes de la Pléiade : Sand est, en dépit des légendes tenaces sur son écriture « coulante », un écrivain qui corrige.

L’édition dont nous rendons compte aujourd’hui s’avère être à l’opposé d’un projet qui tenait beaucoup à cœur à l’auteure de La Petite Fadette, à savoir la diffusion populaire, sous une forme peu coûteuse, de certains de ses ouvrages : ses Œuvres illustrées (tirage sur papier de grand format, impression sur deux colonnes en petits caractères, chaque livraison coûtant 20 centimes de l’époque), pour lesquelles trois éditeurs, Blanchard, Hetzel et Marescq se sont associés, non sans mal. « C[‘est] enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus », assène Sand à Charles Poncy. Mais cette édition dans la Pléiade, si elle est, de facto, une édition luxueuse des œuvres romanesques de Sand, approfondit surtout – et c’est là sa grande force – une réhabilitation qui ne cesse de se confirmer depuis le second centenaire de sa naissance (2004), due « non seulement à son œuvre, mais aussi à sa personnalité rayonnante sur la scène littéraire, politique et sociale de son temps ». Une réhabilitation (sonnant comme un « retour en grâce ») qui a véritablement débuté, grâce principalement à Georges Lubin, avec la publication des vingt-cinq volumes de sa correspondance aux éditions Classiques Garnier (1964-1991) et des deux volumes de ses Œuvres autobiographiques dans la Pléiade (1970-1971).

Mais on le voit, « la reconnaissance de cette femme de génie devait […] passer d’abord par celle de ses écrits intimes, infra- ou paralittéraires, réputés féminins en fonction de préjugés encore insidieusement actifs ». « Restait donc à redonner toute sa place à la romancière », au mépris des jugements hâtifs de Baudelaire et Barbey d’Aurevilly, et dans la continuité d’avis éclairés, ceux de Balzac et de Flaubert, par exemple. « Jeanne de G. Sand […] est un chef-d’œuvre ; […] c’est sublime ! Je lui envie Jeanne ! », marmonne Balzac. Flaubert, emporté par sa lecture de Consuelo, est quant à lui plus disert : « J’en suis, derechef, charmé. Quel talent, nom de Dieu ! quel talent ! c’est le cri que je pousse, par intervalles, “dans le silence du cabinet”. […] Je ne peux mieux [la] comparer qu’à un grand fleuve d’Amérique : Énormité et Douceur ».

Redonner toute sa place, auguste, à la romancière, c’est ce que s’est attachée à faire la Bibliothèque de la Pléiade – et ce exemplairement, grâce à José-Luis DiazOlivier Bara et Brigitte Diaz, sous l’apanage d’Hugues Pradier –, en un choix* pertinent de quinze romans (« sur les près de soixante-dix qu’elle a écrits »), depuis 1829, date de son premier récit (La Marraine) dont il nous est resté trace, jusqu’en 1876, date de son dernier roman inachevé (Albine Fiori) et de sa mort. Et le moins que l’on puisse dire, c’est : mission accomplie. En témoigne la manière dont la plainte modulée dans l’introduction (« [s]i l’opinion littéraire dominante persiste malgré tout à refuser à Sand le rang qui est le sien, celui de ses pairs masculins du siècle […], si les jurys d’agrégation s’entêtent à ne pas la mettre au programme… »), en témoigne la façon dont cette plainte a été suivie par l’inscription d’un roman de Sand (Mauprat) au programme… des agrégations de Lettres 2021.

 

Matthieu Gosztola

 

* Au lecteur qui recherche l’exhaustivité, il sera conseillé de se reporter à la non moins excellente édition (qui grandira à son rythme) des Œuvres complètes de Sand dirigée par Béatrice Didier chez Honoré Champion, quant à elle non spécifiquement consacrée aux romans.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com