Romain Gary, Brève escale en Corse, Jérôme Camilly

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Romain Gary, Brève escale en Corse, Jérôme Camilly

Ecrit par Emmanuelle Caminade 23.06.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits

Romain GARY, Brève escale en Corse, Colonna édition, mai 2014, 90 pages, 10 €

Ecrivain(s): Jérôme Camilly

Romain Gary, Brève escale en Corse, Jérôme Camilly

 

Avec deux titres pour un seul ouvrage de nature disparate, Jérôme Camilly nous offre un étrange et bien séduisant petit livre. Romain GARY, Brève escale en Corse, récit lui-même hybride consacré à cet écrivain de légende, n’est en effet pas seulement « suivi de » Le quatuor insulaire, fiction personnelle de l’auteur. Les deux textes, indissociables à leur lecture, forment plutôt un ensemble s’articulant autour du passage de l’écrivain – à l’occasion de son mariage avec Jean Seberg – dans l’île natale du journaliste Jérôme Camilly, écrivain lui aussi (une escale insulaire moins anecdotique qu’il n’y paraît puisque, séparé de Jean, Gary tint à y revenir en pèlerinage peu de temps avant de se donner la mort).

A la fin des années 1970, l’auteur fut amené à collaborer à un livre de Romain Gary qui ne verra jamais le jour, collaboration qui lui permettra de démêler en plusieurs temps l’« identité brouillée » de cet « homme multiple » et « virtuose du mensonge » dont il n’avait pas su voir à l’époque le désespoir sous le « goût pour la vie ». De comprendre aussi « que la mythomanie est la réalité de l’écrivain ». Une rencontre se prolongeant post mortem longtemps après, et qui semble avoir enfanté le deuxième texte où quatre voix s’ajoutent à celle de l’auteur pour faire entendre la vérité de son île.

Jérôme Camilly rend ainsi plusieurs hommages au travers de deux portraits complexes qui se répondent dans un habile jeu d’échos et de miroirs. Hommage à Romain Gary bien sûr et à tous ses compagnons de la Résistance qui, répondant à l’appel du Général, œuvrèrent à la libération de la France et à la sauvegarde de son histoire et de sa culture ; hommage à la Corse, île plurielle lestée de sa propre histoire, comme à la fiction et à ses pouvoirs. Et il nous entraîne dans de subtiles et vertigineuses variations autour des thèmes de l’histoire, de la mémoire et de l’oubli, de l’identité et de la diversité, de la vérité et du mensonge.

« Romain GARY, Brève escale en Corse »

Jérôme Camilly retrace donc sa collaboration à cette « grande fresque héroïque » sur les Compagnons de la Libération entreprise par Romain Gary – qui fut lui-même décoré de ce titre par le Général de Gaulle. Chargé d’interviewer ses anciens camarades encore en vie pour fournir à l’écrivain la base documentaire de son travail, il eut l’occasion d’échanger avec lui durant de longs mois. Il approcha ainsi les contradictions de l’homme et de l’écrivain, apprécia, sous l’orgueil et la démesure du personnage, sa curiosité de l’autre et sa simplicité, et même sa naïveté, son esprit d’enfance. Mais l’aventure prit fin brutalement au bout d’un an et demi, Romain Gary déclarant avoir échoué dans cette démarche historique. Car choisir arbitrairement dans les expériences disparates de ces hommes qui avaient refusé d’être soumis ne lui permettait pas de parler au nom de l’ensemble sans léser les anonymes et les sans-grade laissés dans l’ombre. Et quand il reprit la plume avec enthousiasme pour leur rendre justice à tous par le biais de la fiction, dans son dernier roman Les cerfs-volants, l’auteur ne sut deviner sa vulnérabilité, n’imaginant pas qu’il mettrait fin à ses jours peu après.

Jérôme Camilly, après avoir lu ses écrits marqués par une « blessure identitaire inguérissable » et l’injonction maternelle à l’accomplissement d’un destin héroïque, comprendra mieux alors la vérité de cet homme qui avait « l’art de transformer sa vie en roman » et se cachait derrière les personnages qu’il inventait. Et l’auteur nous fait ressentir le choc de cette disparition et de cette révélation en muant brutalement son récit en une touchante lettre posthume s’adressant à Romain Gary, comme pour racheter son aveuglement et mettre en lumière les non-dits. Il trace ainsi un portrait complet de l’homme dans un récit/lettre semblant compenser un double échec commun.

« Le quatuor insulaire »

« La vérité a plusieurs visages » et c’est par la fiction que l’on peut mieux rendre compte de l’ensemble, telle est sans doute pour l’auteur la double leçon de sa rencontre avec Romain Gary. Et ce deuxième texte en forme de portrait insulaire incarne quatre de ces visages dans une fiction poétique et onirique nostalgique. Une fiction méditerranéenne lumineuse et aérienne s’ancrant dans la « terre matricielle » commune aux « compères » et « commères » de l’auteur, si divers et contradictoires eux aussi. Un portrait insulaire étonnant et émouvant en constante résonance avec le premier texte consacré à Romain Gary et à ses Compagnons.

Et ce magnifique poème en prose à quatre voix, auxquelles l’auteur ajoute la sienne pour chanter la Corse, s’affirme alors comme l’aboutissement ultime de la rencontre des deux hommes : celle de deux « co-auteurs » d’un livre avorté se retrouvant dans l’écriture de ce livre assurément réussi. Aussi est-il important à mon sens que ce dernier, publié chez un petit éditeur corse, puisse vivre et ne pas sombrer dans la confidentialité.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Jérôme Camilly

 

Jérôme Camilly est journaliste et homme de télévision (il fut directeur de la rédaction de France 2 en 1990). Il est aussi essayiste, romancier et poète. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages – dont trois sur Blaise Cendrars.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.