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Rohmer en poèmes (2) - Bérénice

Ecrit par Matthieu Gosztola 14.02.15 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Rohmer en poèmes (2)  - Bérénice

J’ai à raconter une histoire dont l’essence est pleine d’horreur. Je la supprimerais volontiers, si elle n’était pas une chronique de sensations plutôt que de faits. Mon nom de baptême est Egæus ; mon nom de famille, je le tairai. Il n’y a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps, on appelait notre famille une race de visionnaires ; et le fait est que, dans plusieurs détails frappants, – dans le caractère de notre maison seigneuriale, – dans les fresques du grand salon, – dans les tapisseries des chambres à coucher, – dans les ciselures des piliers de la salle d’armes, – mais plus spécialement dans la galerie des vieux tableaux, – dans la physionomie de la bibliothèque, – et enfin dans la nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque, – il y a surabondamment de quoi justifier cette croyance. Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et à ses volumes, – dont je ne dirai plus rien. C’est là que mourut ma mère. C’est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n’ai pas vécu auparavant, – que l’âme n’a pas une existence antérieure. Vous le niez ? – ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne cherche point à convaincre. Il y a, d’ailleurs, une ressouvenance de formes aériennes, – d’yeux intellectuels et parlants, – de sons mélodieux mais mélancoliques ; – une ressouvenance qui ne veut pas s’en aller ; une sorte de mémoire semblable à une ombre, – vague, variable, indéfinie, vacillante ; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me défaire, tant que luira le soleil de ma raison.


Transcrire cette ombre essentielle

Avec le cinématographe                                         La photo est

Et les décors issus du gothique                              De

Que le film se veut de mettre                                 Jacques

En place                                                                  Rivette

 

Des décors qui n’en finissent pas

De se voir musique

 

Et de se sentir tristes

Dans la musique

 

Transcrire cette ombre

Avec les mouvements désordonnés

Et ordonnés des acteurs

Avec leur ombre

Et avec leur joyeuse insouciance

Qui est comme une façon qu’ils ont

De laisser

Lentement et de quelques centimètres

Courir leur ongle

Sur leur ombre

Pour en rectifier le pli

C’est-à-dire l’intensité

 

Et ce

Sans jamais les laisser

– Les acteurs –

Devenir les battements de cœur

Du sensible

Sans jamais les laisser

Prendre la place

Du silence

 

Qui est le cœur

Même de tout son

 

De toute vision

Assourdissante

 

Matthieu Gosztola

 

Bérénice (1954)

Réalisation, scénario : Éric Rohmer, d’après le conte d’Edgar Poe.

Image : Jacques Rivette.

Montage : Éric Rohmer, Jacques Rivette

Interprétation : Teresa Gratia (Bérénice), Éric Rohmer (Egæus).

Durée estimée : 15 mn.

Format : 16 mm, noir et blanc, sonorisé sur magnétophone.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com