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Rizières sous la lune, Loïc Barrière

Ecrit par Emmanuelle Caminade 09.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Vents d'ailleurs

Rizières sous la lune, septembre 2016, 256 pages, 23 €

Ecrivain(s): Loïc Barrière Edition: Vents d'ailleurs

Rizières sous la lune, Loïc Barrière

 

Loïc Barrière avait déjà abordé l’histoire récente du Cambodge dans son roman Le chœur des enfants khmers (Seuil, 2008) en revenant sur le génocide perpétré par les Khmers rouges à la fin des années 1970. Rizières sous la lune s’insère lui dans le contexte très tendu de la fin du XIXème siècle qui vit l’émergence du premier combat contre la domination française. La France en effet avait humilié le roi Norodom 1er en le contraignant à signer une convention visant, au mépris de la religion et des coutumes locales, à imposer un protectorat plus rigoureux, transformant un peu vite le régime en monarchie constitutionnelle. Une bévue qui cristallisa un réveil nationaliste, Si Votha – qui s’était rebellé contre son demi-frère dont il revendiquait le trône et réfugié après son échec dans cette forêt tropicale impénétrable – soulevant cette fois une insurrection populaire avec un temps l’appui du roi…

Si l’auteur, qui est aussi journaliste, s’est précisément documenté sur la période, son livre ne se veut pas pour autant un roman historique. C’est un pur roman d’aventures plein de mystères et de rebondissements, d’intrigues de cour et de violences, d’amour et désir, de rivalités et de trahisons comme de fidélité et de reconnaissance… Un roman s’inscrivant délibérément dans le sillage du dernier tome des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas – référence faisant d’emblée le lien entre les principaux protagonistes de l’aventure : trois héros friands d’histoires et de légendes.

Miss Bennett, riche et intrépide photographe américaine, monte une importante expédition devant s’enfoncer au cœur de la forêt à la recherche du légendaire temple aux Mille Lotus dont le livre d’un explorateur lui a révélé l’existence et même l’emplacement précis. Elle a déjà recruté pour encadrer ses hommes un inquiétant aventurier belge et a besoin d’une interprète et d’un guide pour mener à bien son projet. C’est ainsi qu’elle va contacter Tevy, orpheline d’une grande beauté d’à peine dix-sept ans, une Khmer occidentalisée élevée à Phnom Penh par des sœurs chrétiennes, qui parle un français parfait. La jeune héroïne l’aidera en outre à convaincre Chamroeun, ce moine bouddhiste défroqué, de les accompagner. Il connaît en effet à fond les temples d’Angkor et cette forêt où il s’était enfui autrefois avec une jeune danseuse du Palais royal dont la mort l’a laissé inconsolable. Un homme incarnant la force et le mystère pour lequel Tevy éprouve une étrange attirance malgré la différence d’âge.

L’expédition peut enfin démarrer mais l’aventure recélera bien des surprises pour les différents protagonistes, amenant notamment cette jeune-fille entre deux mondes à servir son pays et mieux se comprendre – et bien sûr à découvrir le lourd secret de son origine…

On a, dans un premier temps, un peu de mal à entrer dans ce roman du fait de certains choix narratifs. Les premières scènes abusent en effet de dialogues dont la fonction semble plus de délivrer des informations pour amorcer l’intrigue que de caractériser les personnages. De même, le « je » de l’héroïne-narratrice résonne curieusement car elle porte souvent un regard très extérieur sur elle-même (on comprendra plus tard la raison de cette sorte de dédoublement). Quant au présent de narration retenu par l’auteur, il s’accorde mal à cette histoire utilisant tous les ressorts un peu désuets du genre, même s’il permet de mieux réaliser ces « fondus enchaînés » faisant insensiblement passer du rêve – ou de ce qu’un Occidental tient pour irréel – à la réalité. Enfin, le style très haché – avec ses juxtapositions de phrases courtes ou ses fréquents retour à la ligne – et le découpage du récit en une suite de séquences tiennent plutôt du scénario. Aussi cette écriture plus cinématographique que littéraire n’emporte-t-elle pas d’emblée le lecteur. Mais quand l’expédition démarre, on se prend au jeu et on s’installe dans cet étrange roman, dans ce mixte d’Indiana Jones et de La route des Indes mâtiné du Vicomte de Bragelonne.

Nourri en partie des romans d’aventures du XIXème siècle qui ont enchanté notre enfance et peut-être de ces films plus récents, Rizières sous la lune s’apparente aussi à une rêverie née de la fascination pour les temples d’Angkor, symboles de la culture khmer. Une rêverie qui donne vie aux guerriers sculptés et aux apsaras de pierre tout en s’insérant dans un contexte politique et social réel. Ce roman rocambolesque a par ailleurs le mérite de retracer un épisode historique assez méconnu et très révélateur de l’ignorance de la complexité du Cambodge par les Français de l’époque, tout en nous faisant saisir l’âme de ce pays. Au travers des lieux visités et des paysages traversés, il illustre en effet les contrastes du territoire, entre le luxe du Palais royal et les rues miséreuses de la capitale, entre la douceur des campagnes verdoyantes, de ces rizières apaisantes, et cette forêt du nord mystérieuse et dangereuse, hantée par les tigres et les esprits. Et la variété des personnages autochtones ou occidentaux qui s’y côtoient, s’y mêlant aux « âmes errantes qui flottent entre deux mondes », éclaire les nombreuses facettes de la population cambodgienne comme les différences culturelles entre un orient marqué par la religion bouddhiste et l’occident.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Loïc Barrière

 

Né en 1967, Loïc Barrière est journaliste à Radio Orient. Il a déjà publié trois romans aux éditions du Seuil : Voyage clandestin (1998), Quelques mots d’arabe (2004) et Le chœur des enfants khmers (2008).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.