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Riviera, Mathilde Janin

Ecrit par Emmanuelle Caminade 29.04.14 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Les Ecrivains, Roman

Riviera, août 2013, 224 pages, 19 €

Ecrivain(s): Mathilde Janin Edition: Actes Sud

Riviera, Mathilde Janin

 

Partant de la mort d’un chanteur dont les journalistes écriront la légende, Mathilde Janin se lance dans une ambitieuse histoire du rock plus ou moins inventée, offrant un premier roman étonnamment riche et complexe.

Sous la menace d’une pandémie causée par le virus Ebola, Philippe Arnaud, sa sœur Frédérique, compositrice, et son épouse et productrice Nadia Batashvili, une immigrée juive d’Europe de l’Est, ont fui New-York pour Paris – occasion pour le frère et la sœur de retrouver leurs racines et pour Nadia de pouvoir retourner dans l’île de son enfance au milieu de la Mer noire. Deux ans plus tard, en juin 1992, le chanteur étant mort à Berlin, sa veuve Nadia tente difficilement de prendre un avion pour y rejoindre Frédérique afin de rapatrier le corps. L’auteure retrace alors le passé américain de ses trois héros, leur passion pour la musique rock et la relation violente et sulfureuse du couple, évoquant aussi leur enfance lointaine. Et elle fait ainsi revivre le monde new-yorkais des années 1980, celui d’une jeunesse noctambule s’adonnant à la jouissance de l’instant, avide de musique et de sexe, d’alcool et de drogues diverses.

Ceux qui ne s’intéressent ni à la musique rock ni au virus Ebola pourraient penser que Riviera ne leur est pas destiné, mais ce serait compter sans l’écriture de cette jeune auteure, sans la maîtrise dont elle fait preuve dans l’élaboration d’une forme romanesque originale. On a en effet plaisir à découvrir un vrai talent d’écrivain, Mathilde Janin ne se contentant pas en effet d’un brillant exercice de style, mais réussissant à insuffler du suspense à son récit et à préserver le mystère de personnages dont on découvre peu à peu la vérité sans jamais pouvoir la saisir totalement. Elle approfondit ainsi surtout le portrait de Nadia, jeune femme volontaire et vénéneuse, « fluctuante, insaisissable mais entière » et celui de Philippe, cet homme « au désespoir écrasant » « piégé dans un corps de bête », faisant preuve d’une réelle finesse dans son observation de l’humain et de maturité dans sa réflexion.

La narration procède par creusement dans la matière du temps, ce dernier semblant se diluer en dépit de tout un étalonnage de dates et de mentions de durée semblant bien accessoires. Dans ce rétro-récit désordonné construit en cascades de flashes-back qui télescopent les époques, plusieurs voix circulent, se croisent ou s’imbriquent, fusionnent et se dédoublent, se dénudant tour à tour. L’écriture, nerveuse et syncopée, elliptique ou digressive, joue sur les silences et les effets de vitesse, d’accélération et de saturation. Elle est rythmée de répétitions et de reprises, de refrains, tandis que de nombreux motifs se font écho. Mathilde Janin construit ainsi un vaste espace irrégulièrement fragmenté, une sorte d’agglomérat plein d’aspérités dont chaque court chapitre doté d’un titre est un petit monde clos à la fois autonome et partie intégrante de l’ensemble qui peu à peu dessine un motif plus large. Et cette forme ne renvoie pas seulement à la musique rock.

Riviera comporte aussi différentes strates de lecture : roman sur la musique, c’est également une histoire d’amour qui dépasse la complexe relation unissant ce couple dont est relatée la dérive, pour s’élargir à toute relation à l’autre comme au rapport à soi-même et interroger ces mises en scène et ces déclinaisons de l’autre et de soi. C’est surtout l’histoire de l’impuissance des mots à dire la vérité de chacun : la solitude et la peur, la honte, la fascination exercée par la violence et la crainte du rejet, de l’abandon, la nostalgie pour cette fête de l’enfance qui n’a pas toujours eu lieu ; c’est l’histoire de la « réalité désespérément organique des corps » et celle des illusions et des rituels rassurants.

Ce roman nous fait ainsi entendre la musique heurtée d’un monde empli de décalages et de dissonances, de masques et d’artifices, de mensonges et d’hypothèses réversibles, de dédoublement et de distorsions entre l’intime et l’apparence. Un monde de vertigineuse porosité entre le réel et la fiction, le rêve ou le mythe, où tout ce qui arrive parvient sous forme de récits, de films ou de chansons, de souvenirs recomposés. Des récits échafaudés par notre propre imagination ou fabriqués délibérément pour nous : une saturation de scénarios.

Face à cette richesse de l’écriture et du contenu, peu importent alors ces références musicales qui n’évoquent pas grand-chose pour un non-spécialiste, ou cette épidémie due au virus Ebola* un peu fastidieusement commentée dont on met un certain temps à comprendre l’intérêt. Outre qu’elle permet un second exil du trio, faisant écho au premier exil vécu par Nadia et son oncle/protecteur Pavel alors qu’ils étaient encore enfants, elle introduit en effet une certaine déréalisation de l’Histoire tout en rendant paradoxalement la fiction plus réelle du fait de l’abondance des détails fournis, illustrant ainsi une thématique importante du récit.

Et quand on en termine la lecture, ce roman apparaît, à l’instar de l’album posthume de son héros Chanteur, « Songs : Riviera », comme « la bande-son originale du désastre de nos vies », comme « un champ de ruines ». Certes, sur la fin, l’héroïne tente bien de se réapproprier une certaine douceur, mais cette note plus optimiste vient paradoxalement souligner ce désastre inéluctable. Ne reste plus alors qu’à vivre l’instant dans une philosophie de la musique rock qui semble aussi une philosophie de la vie.

 

Emmanuelle Caminade

 

  • En 1989, une épidémie due au virus Ebola avait touché les singes d’une animalerie de Reston (E-U) sans faire de victime humaine. Dans cette uchronie, l’auteure revisite le passé en imaginant que les victimes humaines ont été nombreuses et ont contraint les gouvernements à mettre en œuvre des moyens drastiques pour juguler la pandémie.

 

Lire la critique, très différente, de Benjamin Cerulli sur le même livre

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A propos de l'écrivain

Mathilde Janin

 

Mathilde Janin a grandi à Lyon, où elle est née en 1983, et vit désormais à Montreuil. Journaliste, elle a été responsable éditoriale du magazine Modzik avant de devenir chroniqueuse littéraire pour la radio. Riviera est son premier roman (source éditeur).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.