Identification

Rimbaud, Claude Jeancolas

Ecrit par Eddie Breuil 28.10.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Biographie, Flammarion

Rimbaud, 764 pages, 2012, 25 €

Ecrivain(s): Claude Jeancolas Edition: Flammarion

Rimbaud, Claude Jeancolas

 

Quinze ans après sa première parution, voici la nouvelle version de la biographie par Claude Jeancolas de Rimbaud. Malgré les apports en quinze ans, pour une question sans doute matérielle, l’éditeur a reproduit telles quelles les 713 premières pages (sur les 766 au total !) : au total, seules 15 pages sont modifiées (de 713 à 728). Quand les contraintes matérielles influent sur le contenu des ouvrages… L’ajout et l’actualisation se limitent donc aux deux éléments « En guise de postface » et « Bref journal des récentes découvertes » en fin de volume : les différents chapitres ne sont pas directement modifiés (les nouveautés auraient mérité d’y être intégrées), et la bibliographie n’est pas mise à jour (parmi les absences remarquables, se trouvent notamment Steve Murphy et Jean-Jacques Lefrère, absence sans doute liée à la polémique autour de la photographie récemment trouvée de l’Hôtel de l’Univers).

Pour la défense de l’auteur, il faut remarquer paradoxalement que malgré le caractère prolifique de la recherche autour de Rimbaud (il suffit de consulter le volume bibliographique annuel de la Revue d’Histoire Littéraire de France pour le constater), peu nombreuses sont les études produisant un apport substantiel sur la question.

Malgré ces relatifs apports de la critique et bien que « le temps des grandes découvertes sur la biographie de Rimbaud [soit] révolu » (p. 713), quelques corrections méritent d’être apportées, en particulier au sujet du dossier de manuscrits que la tradition éditoriale s’entête à intituler Illuminationset à présenter comme un recueil cohérent. Jeancolas suppose (p. 502) que certains des textes qui y proviennent auraient pu être retirés de la Saison en enfer, comme « Vagabond », idée que nous partageons avec lui et qui pourrait avoir des retombées importantes sur la connaissance de ce dossier. Seulement, Jeancolas en reste là, alors que les conclusions s’imposent. Les études sur les Illuminationsne vont pas avancer significativement tant qu’on n’aura pas admis cette évidence selon laquelle il ne s’agit pas d’un recueil mais d’un dossier, et que le lien entre les documents reste à interroger ; évidence à laquelle personne ne s’est encore rendu.

Mais là n’est pas le propos du livre. Dans sa biographie, Jeancolas souhaite avant tout défendre certaines idées, notamment celle de la mère attentionnée, alors qu’a longtemps été défendue l’image d’une relation difficile entre la mère et le fils, image susceptible d’accentuer bien évidemment celle de l’enfant maudit. Car Jeancolas s’efforce de rappeler que cette mère fut dévouée et répondait à chacune des sollicitations de son enfant. Difficile de ne pas être d’accord avec cela (quoique certains continuent de défendre le mythe de la mère acariâtre).

Claude Jeancolas cherche par ailleurs à défendre d’autres images, plus difficiles parfois à soutenir. Pour y parvenir, il est alors obligé de biaiser la lecture de certains documents. Ainsi, en Afrique, Rimbaud ne se serait pas plaint sincèrement de sa condition de vie qu’il décriait, il se serait au contraire « accroché à cette terre rude » (p. 715) ! C’est Rimbaud contre Rimbaud ! Il se serait plaint de façon stratégique, pour recevoir le soutien maternel, pour l’attendrir. A l’inverse, il faudrait prendre au sérieux cette fois un témoignage qui semble pourtant douteux : ses délires sur son lit de mort, où difficilement conscient de sa situation, il évoque son travail en Afrique.

Autre idée défendue : le désir de fuir l’ennui. « Rimbaud exige tout, tout de suite » (p. 721). Rimbaud n’aurait pas changé et son esprit se serait fixé dès l’adolescence. Les apparences seraient alors trompeuses : le forcené de travail, le comptable qu’il est devenu en Afrique ne serait qu’un leurre. « Le répétitif, le statique, l’immobile, le satisfait, voilà ce qu’il fuit » : fuite sur longue période alors… Décidément, la période africaine continue de fasciner malgré le vide artistique de Rimbaud. Pour pallier ce manque, s’est développé très tôt de la lecture sous l’angle artistique ou littéraire de n’importe quel élément de la vie du poète : ce fut d’abord la correspondance ; puis le tour des ouvrages techniques qu’il a commandés (censés assouvir sa curiosité plutôt qu’à l’aider dans son travail quotidien ?) ; maintenant, c’est au tour du « Rapport sur l’Ogaden », rapport récemment redécouvert, en apparence purement technique. Mais là encore les apparences se devraient d’être trompeuses ! Selon Jeancolas ce texte exprime « sa volonté de rédiger une nouvelle œuvre qui devrait déboucher sur des livres d’exploration géographiques et scientifiques » (p. 727). Ce rapport commercial serait donc « un échantillon, un prototype d’une œuvre nouvelle à venir ». Comme si le mythe du génie condamnait Rimbaud à la poésie, qu’il avait pourtant explicitement abandonnée. Difficile de suivre Jeancolas sur ce point. Cela est d’autant plus regrettable (voire étonnant) que Claude Jeancolas avait contribué à défaire un mythe, celui de la transmission du texte Famille maudite, ce qui avait des répercussions non négligeables sur la connaissance des textes de Rimbaud.

 

Eddie Breuil


  • Vu : 3525

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Claude Jeancolas

 

Claude Jeancolas, né en 1949, est écrivain, historien d’art et journaliste. Il a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à Rimbaud.

 

A propos du rédacteur

Eddie Breuil

Lire tous les articles d'Eddie Breuil


Rédacteur


Eddie Breuil soutient prochainement une thèse de doctorat sur le sujet « Histoire et théories de l’édition critique des textes modernes ».

Ses principales préoccupations critiques tournent autour d'Arthur Rimbaud, de Germain Nouveau, des avant-gardes du XXe siècle, de Lautréamont et des problèmes philologiques.