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Rilke : seconde élégie de Duino

21.05.11 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers, Chroniques Ecritures Dossiers, Classiques, Langue allemande, Poésie

Etude : seconde élégie de Duino (Rainer Maria Rilke)

Rilke : seconde élégie de Duino

Tout ange est effroyable. Pourtant – Malheur à moi ! –

je vous invoque, oiseaux de l’âme presque mortels,

sachant bien qui vous êtes. Qu’il est loin le temps de Tobie,

où l’un des plus radieux se tenait à la porte

un peu déguisé pour le voyage, cessant déjà d’être effrayant

(Simple jeune homme pour le jeune homme qui, avec curiosité, le regardait).


Tout Ange est effroyable : la proposition si puissante est cette fois reprise depuis le tout début de la seconde Elégie. Le même contexte semble l’accompagner : mêmes mots, même image, même effroi, même appel à l’Ange, en somme même matériel mythologique. Alors, est-ce répétition ? Répétition rythmique semblable au refrain d’un chant ? Sans doute. Mais un grand poème ne peut se suffire de la prééminence de la forme, si marquante soit-elle. Il y faut quelque grande vision et celle qui est à l’œuvre ici, plus que grande, est grandiose.

Si est à nouveau proclamé que tout Ange est effroyable et que se hisser jusqu’à lui est risqué, au point que lui manquerait le cœur à son approche, voici pourtant que l’attitude du locuteur a changé. L’homme désormais ose invoquer l’Ange. Alors que son cri lui était tout d’abord resté dans la gorge, le voici qui, dès le second vers, l’appelle, et son audace est si aventureuse, il le sait, qu’elle est précédée d’une interjection douloureuse : Et pourtant, malheur à moi !/ je vous invoque. Und dennoch, weh mir, ansin gich euch. Tous les équilibres du poème en seront transformés.

Autre bouleversement, la dramaturgie précédente est cette fois intériorisée. Le face à face changeant de nature est devenu intime : l’ange des hiérarchies célestes est devenu oiseau de l’âme. L’extériorité la plus totale, qui est celle de l’autre monde, a soudain élu l’homme pour séjour. L’immense et l’infini, le tout autre, sont dans l’homme. La démesure ontologique en est du même coup devenue la mesure humaine. Malheur ou gloire ? Il faudra y revenir.

Mais ce coup d’envoi est si décisif que le poète en vient à filer l’image encore neuve dans ce contexte d’une proximité de l’ailleurs. Raphaël, l’archange biblique de la délicatesse, paraît ainsi dans le poème, où est rappelé l’épisode selon lequel il deviendra le guide de Tobie. Non que la thématique de l’effroi soit absolument écartée. Elle revient en force deux vers plus loin, mais elle est pourtant contournée le temps du rappel de cet épisode, car l’archange de la Bible qui eût pu être effroyable, soucieux précisément de ne pas effrayer Tobie, aura pris la même allure juvénile que lui. La Bible insiste donc sur le souci d’humanité de Raphaël, l’ange et l’enfant partirent ensemble, le chien suivant derrière et si cette belle alliance, dont le poète doute qu’elle puisse avoir cours aujourd’hui, n’écarte pas tout à fait le risque encouru dans semblables rapprochements, la menace induite par le face à face avec l’Ange n’est plus aussi certaine qu’au début de la première Elégie. Non seulement Raphaël a su condescendre à prendre l’apparence d’un jeune homme semblable à Tobie mais la menace elle-même s’est amenuisée. Voici l’ange en effet devenu non pas oiseau mortel, mais oiseau presque mortel de l’âme. Qu’est-ce à dire ? Le poème se serait–il renouvelé par une contradiction ? Non, car la réponse a déjà été donnée : l’ange est oiseau intérieur, oiseau de l’âme, formule aussi puissante, aussi neuve, tout en lui devenant symétrique, que celle qui posait que tout ange est effroyable. On a quitté les hiérarchies célestes pour le secret de l’intériorité. C’est un renversement, un bouleversement complet de la donne précédente. Il ne faudra pas moins que le poème entier pour lui donner sa raison d’être.

Tel est le départ, à nouveau en majeur, de ce second poème. Il va pourtant aussitôt se détourner de ce coup d’envoi et la fin de la première strophe va en déporter le motif. Quittant le point de vue de l’homme, elle pose la question de l’être de l’ange : Qui êtes-vous ? Wer seid ihr ? Question simple dans ses termes. Question capitale cependant, puisque la question de l’être de l’Ange en tant qu’hôte de l’âme, deviendra celle de l’homme. Question non pas vaine, mais destinée à demeurer nécessairement ouverte.

La seconde strophe, selon un autre rythme, tente cependant d’y répondre par une litanie de métaphores plus ou moins traditionnelles et chargées d’évoquer la médiation angélique, les unes empruntant à la lumière, à l’espace, aux degrés et aux trônes, les autres conviant la divinité ou l’extase. On aurait tort de les juger comme autant de variations sur un thème connu, car il y va par un détour de notre intimité.  Tels sont les prémices du poème. Toutes ces métaphores nous concernent et nous désignent. Mais Rilke, qui s’abstient à ce moment précis de le rappeler, préfère un moment encore insister tout au contraire sur la différence entre l’être des uns et le manque des autres. Aux premiers donc, le pollen de la divinité en fleurs ou les accidents heureux de la lumière, aux autres, le passage, la fugacité, la peine, en fait, de tout cela qui ne se laisse pas retenir. Se répète alors à nouveau l’interjection de la tristesse : Malheur à moi ! Weh mir ! Mais elle ne concerne plus cette fois le risque inhérent à la rencontre de l’ange, mais l’expérience existentielle ordinaire. C’est que le meilleur s’évapore. La beauté s’évanouit comme la rosée. Les hommes passent plus vite encore que leur environnement et leur intensité la plus sûre, l’amour, pourtant si bien célébré dans ces vers, s’épuise plus vite que sa propre histoire. La thématique en est même filée jusqu’à poser le motif rilkéen selon lequel son éblouissement durerait moins que le trajet qui le mène à l’étreinte… D’où le caractère poignant de la strophe consacrée à l’extase amoureuse, à son abondance, semblable, dit Rilke, à des années de raisins, à sa proximité avec l’éternité et cependant à la fugacité qui la dément d’avance. Elle donne et elle retire à la fois. Et le poète alors d’imaginer une autre forme de recours à la fuite du meilleur, mais il le fait sans y croire et sous forme d’interrogation. Se présente ainsi une idée de sauvegarde de l’existence humaine par l’ange, s’il pouvait en emporter quelque chose sur soi ou avec soi. L’hypothèse ne sera cependant pas retenue par le poème. Rien ne sauve les hommes de leur fugacité. Rien n’en persiste. Rien ne dure. Et Rilke, qui ne privilégie pas encore dans cette seconde Elégie la singularité de la fragilité humaine par rapport à l’éternité des anges, installe alors son poème sur un suspens.

Il a proposé sans s’y arrêter vraiment ses hypothèses de chances et de mélancolie. Question posée aux anges, question posée à nous, puisque leur excellence, après tout, et même leur proximité de la divinité en fleurs nous étaient intérieures. C’est la mélancolie qui semble l’emporter. Des gestes, des sentiments ont parlé, très fort. Gestes d’amants, attitudes d’impuissance à retenir ce que l’on eût voulu fixer. Le poème demeure instable, comme cela même dont il parle. Ses oscillations vont cependant être interrompues par une manière de conseil qui lui fournit une première conclusion, que je crois, du reste conclusion apparente.

Rilke choisit en effet de convier à ce moment précis de son poème à la modération. Renoncement à l’intensité, maîtrise dans l’adieu, comme dans l’amour, dont il a pourtant évoqué précédemment avec tant de force suggestive l’intimité créatrice et comme sacrée. Le poème semble avoir changé de destination. Il appelle à une sorte de consentement à la modestie du possible et celle-ci n’est pas sans évoquer ce que les anciens désignaient du nom de piété, autant dire à une sorte de retrait par rapport à la frontière qui sépare les hommes des dieux. Le souvenir de certains bas-reliefs attiques vient en fixer l’image. Mains et gestes légers, figuration excluant toute crispation, c’est la statuaire qui parle, mais cette conclusion, conclusion par le choix d’une attitude poétiquement inscrite dans ces vers par l’évocation d’un autre art, serait-elle donc morale ? Ne serait-elle que morale ? Faut-il que la voie humaine ne doive être que consentement à la mesure ? Oui, sans doute. Non, peut-être. Non même sûrement, à ce qu’en dit le poème.

Son ordre définitif est en effet un peu moins prompt à se poser. Si le souci de la divinité reparaît encore en ce point du poème pour évoquer la teneur différente de cet autre pan de l’expérience humaine, l’idée en passe aussitôt qu’évoquée. Revient à nouveau en revanche le souci de définir si peu que ce soit ce qui serait le propre de l’homme.

Puissions-nous aussi trouver une part étroite de pure humanité qui demeure

Une bande qui soit nôtre de terre féconde

Entre fleuve et rocher.

Nous voici loin cependant d’une reprise de la première élégie ! Ce second poème avait jeté son va-tout dès ses deux premiers vers. Déjà l’essentiel avait été prononcé, si étrange pourtant qu’il faut y revenir et c’est l’ensemble de l’Elégie qui se tient, de façon implicite ou non, sous sa proposition inauguratrice. Elle a en effet valeur prospective et c’est à la lumière de ce qu’elle pose que doit être relu le poème en son entier. Sa toute fin, du reste, l’établit à nouveau et le confirme.

Car notre propre cœur comme eux

Nous surpasse toujours. Et nous ne pouvons le suivre du regard dans les images

Qui le tranquillisent ni dans les corps divins par lesquels

Tout en s’agrandissant, il se mesure.

Voici donc tout soudain que ce théâtre d’oppositions entre hiérarchies, trônes des anges et fugacité humaine est dépassé. Plutôt que dépassé, il est intégré à un nouveau sursaut qui en inverse les perspectives. C’est que l’âme a pour mesure la démesure de l’infini qu’elle abrite. Plus encore, elle doit parvenir à la considérer en gardant l’humilité de sa mesure. Oiseaux presque mortels de l’âme… Qui donc était le plus grand dans le poème : l’ange ou le cœur qui le contient ? Comme dans la perspective mallarméenne selon laquelle il fallait que l’esprit de l’homme soit bien vaste pour avoir conçu la divinité, ce cœur humain est bien étonnant qui ne parvient pas à considérer toute l’amplitude des images qui se déposent en son intimité !

Voici pour autant l’ange et les dieux congédiés en tant qu’habitants de l’ailleurs et devenus, sans rien perdre de leur étrangeté, des hôtes. Nos hôtes. D’où le fait que se mesurant à eux, le cœur doive apprendre encore sa propre mesure et sa limite, alors même, – là est le bouleversement majeur du poème – qu’il est à soi-même son propre infini.

Mais du même coup, le cœur devrait-il être à lui-même sa raison d’effroi ?

Gabrielle Althen


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