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Revue Itinéraires. Littérature, textes, cultures 2012, 2 : intime et politique

Ecrit par Arnaud Genon 01.07.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Revues

Revue Itinéraires. Littérature, textes, cultures, 2012, 2 : Intime et politique, sous la direction de Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant, L’Harmattan, 2012, 180 pages, 19 €

Revue Itinéraires. Littérature, textes, cultures 2012, 2 : intime et politique

 

Véronique Montémont et Françoise Simonet-Tenant rappellent à juste titre, dans leur introduction, qu’intime et politique ont très récemment formé un couple des plus médiatiques. L’affaire DSK prolongée tout dernièrement par la sortie du livre de Marcela Iacub, ou encore le tweet de Valerie Trierweiler en défaveur de Ségolène Royal lors des élections législatives de 2012, en sont des illustrations parmi d’autres.

Ainsi, du fait de la « pipolisation croissante de la vie politique, la sphère privée flirte ouvertement avec la sphère publique ». Cependant, l’intime et le politique, tout au moins dans nos représentations, appartiennent (appartenaient) à des sphères appelées à ne pas se croiser : « l’un serait figuré comme un retrait narcissique, régressif et défensif, tandis que l’autre serait entendu comme le lieu des échanges sociaux organisés et de l’ouverture à l’autre dans la perspective d’un gouvernement avisé de la cité ». Or, et c’est là l’enjeu du présent dossier, ces deux sphères ont toujours été amenées au cours de l’histoire à s’interpénétrer.

Les questions qui se posent sont alors nombreuses et tout aussi dignes d’intérêt les unes que les autres. On peut, entre autres, citer les suivantes : comment ces deux univers se rencontrent-ils au cours de l’histoire ? Que dit-on de soi dans les écrits politiques ? Que disent les écrits intimes de la politique ? Quelles fonctions revêtent les écritures intimes qui s’ouvrent à l’expression politique ? Loin de s’exclure, intime et politique se courtisent l’un l’autre dans une tension beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Cette rencontre entre l’intime et le politique investit plusieurs genres autobiographiques. On en trouve les traces dans le genre épistolaire, comme le révèle l’exemple de la correspondance entre Mme du Deffand et Mme de Choiseul à la fin du 18e siècle. Mme de Choiseul, dont le mari a été éconduit de sa fonction ministérielle sous le règne de Louis XV, s’exile en Touraine. Elle correspond avec Mme du Deffand, restée à Paris, épistolière de Voltaire, Montesquieu ou d’Alembert et tenant salon. Par ses lettres, Mme de Choiseul continue à « fréquenter les coulisses du pouvoir dont elle a été exclue ». Mais ce que met à jour ici Marianne Charrier-Vozel, c’est que la médiation de l’intime est nécessaire pour parler politique par lettre.

On trouve aussi trace de ce couple dans les Mémoires, Laurence Mall l’illustrant par son article sur celles de Louvet (1795). Marieke Stein s’intéresse quant à elle à l’intimité dans le discours politique. Si les récentes campagnes électorales ont mis en avant la vie familiale, l’enfance ou les blessures des candidats, « qu’en était-il au XIXe siècle, à l’heure où les citoyens faisaient leur apprentissage de la vie politique » ? C’est en analysant les stratégies des candidats lors des campagnes électorales pour les élections à l’Assemblée constituante de 1848, les élections complémentaires ou les élections présidentielles que l’auteur nous répond ici. Parmi les nombreux candidats, certains avaient des noms qui nous parlent encore aujourd’hui : Balzac, Hugo, Lamartine, Dumas… Les écrivains qui se présentaient étaient proches du mouvement romantique qui entend justement créer un lien entre le moi et le monde. Cependant, contre toute attente, les écrivains candidats n’accordent aucune place à l’intime dans leur déclaration de foi qui comme celles des autres aspirants mettent d’abord en avant les intentions politiques et parfois aussi le passé littéraire. Le caractère volontairement impersonnel s’explique – entre autres raisons – par le fait qu’à l’époque, le désintérêt politique que nous connaissons actuellement n’existe pas encore et que « les droits civiques passionnent et mobilisent les citoyens ». Pas besoin alors de recours aux stratégies de proximité, d’humanité, de familiarités qui caractérisent la politique de notre époque postmoderne. D’autre part, le non-respect de la séparation entre privé et intime héritée de la Déclaration des droits de l’Homme n’est alors pas toléré. Cependant Marieke Stein conclut par ces réflexions : les candidats élus furent des personnages « familiers car connus dans leur département », « car s’étant livrés, en amont et en parallèle de leur vie politique, dans des textes intimistes » donc « plus intimement connus ». « De là à conclure que les exposés politiques ont finalement un poids limité dans les régimes républicains et les sociétés médiatiques »…

Par la suite, Gabrielle Melison-Hirchwald se penche sur le chronotope du salon dans quelques romans de la fin du XIXe siècle. Le salon est un lieu particulièrement intéressant dans l’optique de la thématique de ce numéro puisqu’il est « un endroit hybride entre l’intérieur et l’extérieur, l’officieux et l’officiel, le domestique et le politique, le secret et l’ostensible ».

Parmi les autres genres se prêtant à la rencontre du politique et de l’intime, le journal occupe une place de choix. Celui de Virginia Woolf fait l’objet d’une étude de Sandra Cheilan alors que Anne Kerebel s’intéresse aux journaux d’écrivaines est-allemandes. Arvi Sepp analyse lui « Les journaux intimes juifs sous le national-socialisme » et s’appuie, à titre d’exemple, sur celui du philologue juif allemand Victor Klemperer tenu de 1933 à 1945. Le journal devient dans ces circonstances le lieu d’une dialectique entre le public et l’intime ou selon les mots de Sepp, « l’histoire d’une période de crise [qui] devient l’histoire d’une crise d’ordre privé ». Cette écriture personnelle et journalière prend un tour d’autant plus politique que la Heimtückegesetz – la loi contre la diffamation – interdisait la rédaction de journaux intimes, encore plus ceux qui contenaient une visée critique à l’encontre du Reich. Or, le rôle de l’écriture va évoluer pour Klemperer. La consignation des événements privés occupe de moins en moins de place au fil du temps, au profit de notes influencées par la politique, jusqu’à devenir un véritable témoignage, l’auteur assumant, par la tenue de son journal, le « devoir du mémorialiste ».

Anne Strasser évoque la relation intime / politique à travers l’étude des essais philosophiques de Simone de Beauvoir que sont Le Deuxième sexe et La Vieillesse parus respectivement en 1949 et 1970. Elle met ici à jour que dans le premier de ces deux essais, l’intime ne se découvre que rétrospectivement, une fois que l’autobiographie Mémoires d’une jeune fille rangée aura été publiée. Il ne s’agit donc que de « traces d’intime » et non pas d’une intimité présentée comme telle alors que dans La Vieillesse, l’écrivain et la philosophe se superposent, « l’intime et le politique se rejoignent, l’essai rejoint l’autobiographie ».

L’autobiographie est, selon la doxa, le lieu « du repli sur soi et du retrait explicite hors de la chose publique ». Or, Fibrilles de Michel Leiris – nous dit Marianne Berissi – fait vaciller cette représentation, ce texte permettant de révéler « le potentiel politique de l’écriture intime ». Les frontières sont de même bousculées dans Un captif amoureux de Jean Genet, « document inclassable, à la fois essai et autobiographie » comme le souligne dans son analyse Myriam Bendhif-Syllas.

Enfin, dans L’intime au pouvoir : de la « photogénie électorale » à l’ère du storytelling, Magali Nachtergael montre comment « la mise en récit politique s’est invitée depuis plusieurs années dans les espaces privés des personnalités publiques, ces dernières tentant de contrôler cette mythographie vitale à leurs ambitions électorales ».

Ce numéro de la revue Itinéraires est des plus intéressants. Les différents articles, quels que soient les périodes historiques ou les genres littéraires abordés, mettent en lumière les liens qui ont toujours existé entre la politique et ce qui relève de l’intime et ce contrairement aux représentations qui opposent radicalement ces deux notions. Et la perspective diachronique choisie par les coordonnateurs du présent dossier permet de mieux comprendre l’enjeu et l’évolution de ces « liaisons dangereuses entre comportements politiques et passions et souffrances intimes ».

 

Arnaud Genon

 


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d´édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset


Arnaud Genon est docteur en littérature française, professeur certifié en Lettres Modernes. Il enseigne actuellement les lettres et la philosophie en Allemagne, à l’Ecole Européenne de Karlsruhe. Visiting Scholar de ReFrance (Nottingham Trent University), il est l´auteur de Hervé Guibert, vers une esthétique postmoderne (L’Harmattan, 2007), de L’Aventure singulière d’Hervé Guibert (Mon petit éditeur, 2012), Autofiction : pratiques et théories (Mon petit éditeur, 2013), Roman, journal, autofiction : Hervé Guibert en ses genres (Mon petit éditeur, 2013). Il vient de publier avec Jean-Pierre Boulé,  Hervé Guibert : L'écriture photographique ou le miroir de soi (Presses universitaires de Lyon, coll. Autofictions etc, 2015). Ses travaux portent sur l’écriture de soi dans la littérature contemporaine.

Il a cofondé les sites herveguibert.net et autofiction.org