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Retour à Budapest, Gregor Sander (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 22.01.19 dans La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Langue allemande, Roman, Quidam Editeur

Retour à Budapest, janvier 2019, trad. allemand Nicole Thiers, 248 pages, 20 €

Ecrivain(s): Gregor Sander Edition: Quidam Editeur

Retour à Budapest, Gregor Sander (par Emmanuelle Caminade)


La littérature de langue allemande, notamment celle d’auteurs venant de l’Est, est vraiment à l’honneur dans le catalogue des éditions Quidam. Et après Reinhard Jirgl et Karsten Dümmel, c’est avec grand plaisir que l’on découvre Gregor Sander et son magnifique Retour à Budapest, sorti en Allemagne en 2014 sous le titre Was gewesen wäre (littéralement : Ce qui aurait été).

Gregor Sander, qui est né et a grandi dans l’ex-RDA, avait vingt ans à la chute du mur et vit actuellement à Berlin, tout comme son héroïne. Malgré la réunification, il semble, à l’instar de nombre de ses protagonistes, toujours un peu à cheval entre deux mondes, entre deux temps.

Continuité et ruptures, réunion et séparation, tant sur le plan historique que psychologique – et même stylistique – s’avèrent ainsi la thématique centrale de ce roman d’amour complexe. Un roman s’ancrant symboliquement au cœur de cette capitale hongroise réunissant par delà le Danube les anciennes villes de Buda et de Pest, tout en traversant les frontières et remontant le temps.

Astrid a passé la première partie de sa vie en Allemagne de l’Est et travaille désormais comme cardiologue dans un hôpital de Berlin. C’est là qu’elle a rencontré un de ses patients journaliste, premier homme présenté à ses enfants depuis sa séparation d’avec leur père Tobias. Une rencontre médicale placée d’emblée sous le signe ambivalent du cœur.

Pour ses quarante-quatre ans, Paul lui a offert un séjour romantique en amoureux au célèbre Hôtel Gellért, une surprise qui manifestement ne l’enthousiasme guère. Contrairement aux autres femmes qu’il a toujours amenées à le quitter, il tient en effet à elle et cherche à « faire partie de sa vie», et cette destination hongroise lui semble approcher cet Est mystérieux dans lequel elle a vécu et ce passé qui lui échappe. Il veut ainsi, au-delà de son corps, pénétrer aussi son monde et ses pensées intimes. Connaître l’ancienne Astrid pour mieux comprendre la femme actuelle. Et sans doute n’a-t-il pas totalement conscience de la profondeur du voyage dans lequel ils s’engagent l’un comme l’autre.

Car dans ces lieux quasiment oniriques à force d’être chargés d’histoire(s) (aux deux sens du terme), tout s’entremêle et les souvenirs se ravivent avec intensité, renvoyant l’héroïne à Julius dont elle devint « la copine » à dix-sept-ans : un premier amour jamais vraiment oublié, « une histoire embrouillée », incertaine, ayant laissé bien des questions en suspens…

Paul s’est-il montré « un imbécile » « en la traînant à Budapest contre son gré (…). Directement dans les bras de son grand amour » ?Ne va-t-il pas ainsi la perdre ? Rien n’est moins sûr ! Il semble en effet qu’en amour – contrairement à l’aphorisme de Karl Kraus –, il importe surtout de dépasser le paraître pour confiner à l’être…

La trame de ce beau et subtil roman d’amour qui s’avère aussi pour ses deux héros une recherche de soi est prétexte à évoquer indirectement, par le biais du vécu familial et scolaire et surtout amical et amoureux de l’héroïne, la vie quotidienne en RDA. Une manière, plus globalement, de comprendre le présent à l’aune du passé en creusant par petites touches impressionnistes les désirs et les peurs, les joies et les peines enfouies de tous ces protagonistes. Sur ce fond d’Allemagne séparée puis réunifiée après la chute du mur et dans une tension constante entre sécurité et risque, expulsions et évasions, rencontres, fuites et trahisons se conjuguent ainsi vertigineusement au travers des strates du temps et selon des perspectives changeantes, le privé et le politique semblant intimement liés.

On est happé par ce récit éclaté riche de personnages secondaires bien incarnés et de dialogues sonnant très juste. Et l’on est subjugué par sa construction virtuose donnant l’apparence de la facilité. Gregor Sander alterne en effet avec fluidité et légèreté deux fils narratifs aux temps décalés qui finiront par se rejoindre – eux-mêmes sujets à de nombreux et courts flashes-back épousant les pensées vagabondes de ses deux héros dont le corps et l’esprit ont souvent tendance à se dissocier. Le premier qui démarre en RDA au milieu des années 1980 est tenu au passé par l’héroïne, tandis que le second, se déroulant essentiellement à Budapest sur quelques jours vers le début des années 2010, est mené au présent par un narrateur omniscient adoptant souvent le point de vue de Paul, mais aussi celui d’Astrid. Et les biographies des différents protagonistes du roman se complètent et s’éclairent peu à peu, l’auteur ménageant toujours un certain suspense sans que l’on se sente pour autant perdu. Tandis que, le temps étant ainsi nivelé et les espaces rapprochés, on tend vers une sorte de globalité approchant la vérité.

L’écriture de Gregor Sander, sensorielle et précise, voire clinique, allie avec sobriété réalisme et portée symbolique et revêt une forte puissance évocatrice. C’est une écriture vivante et non dénuée d’humour qui nous fait ressentir avec acuité toute une époque apparemment révolue et les racines de ce monde intérieur qui éclaire les comportements présents.

Retour à Budapest, ce roman mélancolique mais néanmoins souvent joyeux, s’apparente ainsi par certains côtés à cet emballage du Reichstag par Christo, même si la littérature s’avère moins éphémère : une installation qui emballe tout pour révéler ce qui est toujours présent mais caché, ce qui est proche mais que l’on ne voit plus.


Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Gregor Sander

 

Gregor Sander est né en 1968 à Schwerin. Après une formation de serrurier et d’infirmier, il a fait des études de médecine. Puis il a suivi des cours à l’école de journalisme de Berlin avant de commencer une carrière littéraire de nouvelliste et de romancier en 2002.



A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.