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Résister à la modernité, Philitt 2014-2020, Youness Bousenna, Matthieu Giroux (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 30.03.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Résister à la modernité, Philitt 2014-2020, Youness Bousenna, Matthieu Giroux, Éditions du Rocher, novembre 2020, 596 pages, 29 €

Résister à la modernité, Philitt 2014-2020, Youness Bousenna, Matthieu Giroux (par Cyrille Godefroy)


Penser le monde dans lequel nous vibrionnons et nous débattons, opérer un pas de recul à l’égard du maelstrom dont les flots menacent de nous emporter vers de troubles profondeurs, voici l’entreprise salutaire à laquelle s’attache cet ouvrage rassemblant des articles et des entretiens parus dans la Revue littéraire et philosophique Philitt depuis sa création en 2014.

Quid de la définition de la modernité dont l’étymologie, une fois n’est pas coutume, nous expose à une insigne imprécision ? Modernus : qui est du temps présent, actuel, par rapport à l’ancien temps.

La modernité débute-t-elle au quinzième siècle avec la chute de l’empire byzantin, la découverte de l’Amérique et la fin du Moyen-Âge, au dix-septième siècle avec le cogito cartésien, au dix-huitième siècle avec les Lumières, au dix-neuvième siècle avec la révolution industrielle ou bien à la charnière du vingtième et du vingt-et-unième siècles via la conjonction d’une mondialisation galopante et d’une numérisation effrénée rebattant les cartes de la socialité et générant « une production massive de zombies, de zombies-producteurs et de zombies-consommateurs » (Baptiste Rappin) ?

Plus qu’à une époque, Philitt raccorde la modernité à un esprit, ou plutôt à une absence d’esprit. Dans la synthétique et éloquente préface dédiée à cette anthologie, le duumvirat philittien, Youness Bousenna et Matthieu Giroux, pointe même une « civilisation d’âmes mortes » : « Notre civilisation a refusé le métabolisme, c’est-à-dire la vie : elle croît sans éliminer et, à force, ose prétendre à un infini, cette quête folle dont toutes les sagesses traditionnelles avaient pourtant compris le caractère maudit. Oubliant d’oublier, elle accumule tout – les objets, le savoir, la mémoire. Mais qu’il soit physique ou symbolique, un corps qui ne digère pas est presque mort, si ce n’est déjà mort ». Le zig du troisième millénaire accomplit la prouesse de se hisser au statut de caricature tragi-comique de cette civilisation moribonde : rivé à son portable, plongé dans l’ère de l’immédiateté, de l’accélération et de l’obsolescence tous azimuts, submergé par un raz-de-marée informationnel, exécutant d’un langage simplifié voire mutilé, il accumule et absorbe à l’envi sans assimiler ni digérer. Ne reste plus qu’à déterminer l’heure du grand dégorgement.

Selon Giroux et Bousenna, historiquement parlant, la modernité reposerait sur deux piliers principaux : la raison et le progrès. Ou plus exactement l’idolâtrie aveugle que ces deux fanaux ont suscitée chez l’Homo Modernus et dont l’acmé a mené à un rationalisme desséchant, un fonctionnalisme appauvrissant et un technicisme étouffant : « La première grande caractéristique du système technicien est la rationalité, ce qui veut dire que le mécanisme, le standardisé, le normé remplacent l’irrationnel, le spontané et le personnel » (Patrick Chastenet). Déplorant que « la matière cherche à vaincre totalement l’esprit, l’action à battre entièrement la contemplation », le concile des antimodernes fustige l’ambition totalisante de la contemporanéité dévoyée et l’absence d’alternative à une « vie sans authenticité, absurde, laissant les âmes sensibles perdues dans une insatiable quête d’ailleurs » (Olivier Maillart). Tel un paquebot fonçant à vive allure vers des latitudes glacées, vers « une société mercantile et froide » (Jean-Yves Pranchère), « le monde moderne a érigé l’homme d’action en modèle. Dans nos sociétés, agir – que ce soit politiquement (militer), socialement (réussir dans la vie), économiquement (consommer) ou affectivement (avoir une sexualité épanouie) – c’est exister » (Matthieu Giroux).

Les deux journalistes-cerbères de Philitt appréhendent également la modernité comme « une conversion du regard. Regard non plus tourné, comme autrefois, vers un passé détenteur de toutes les réponses, mais, au contraire, vers un avenir porteur de toutes les promesses ». Autrement dit, s’il s’est affranchi de Dieu (partiellement, car une part non négligeable de la population mondiale vit toujours sous son joug), l’homme s’est érigé lui-même en un Dieu carnassier et destructeur mû par un hubris technoscientifique, et a exalté l’absurdité jusqu’à ravager le biotope l’ayant fait prospérer. S’exonérant de la tradition, le pâle péquin patauge désormais dans un pandémonium dépourvu (saturé ?) de repères et se coltine une angoisse larvée chronique. En se jetant à corps perdu dans la fosse d’un capitalisme sans limites, en s’aliénant outrageusement à l’artificiel et au virtuel, il a circonscrit son potentiel et son rayonnement, notamment poétiques, imaginaires et spirituels, corroborant ainsi la thèse de Bernanos d’une civilisation ourdissant une « conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ».

Afin de se prémunir d’une impression de nostalgie béate, naïve et réactionnaire, il n’est pas superfétatoire de spécifier que les écrits critiques rassemblés dans Philitt se focalisent exclusivement sur les aspects négatifs de la modernité, sur ses tares et ses dérives, éclipsant par là-même les bienfaits et les douceurs qu’elle a engendrés au fil des âges, notamment l’amélioration générale des conditions de vie (confort, hygiène, progrès en tous genres) ou le développement interculturel. D’autre part, ils tendent allègrement à stigmatiser un Occident « qui partage sa racine avec le vieux verbe occire » (sic !), prométhéen, coupé de toute foi, et à enjoliver un Orient traditionaliste, lequel aurait été perverti par la calamiteuse décadence du premier : « Le phénomène de réislamisation, processus de ré-enracinement parmi d’autres, s’explique par la recherche d’une alternative à ce que l’on nomme le mode de vie occidental (en réalité le mode de vie mondialisé de la consommation soumise) » (Fârès Gillon). La perception philittienne laisse univoquement apparaître une componction liée au déclin du sentiment religieux quel qu’il soit, comme si l’harmonie et l’enchantement d’une existence s’arrimaient nécessairement à une dynamique mystique ou transcendantale.

Cela étant, ce chapelet de textes et d’entretiens dont le spectre couvre les champs philosophique, littéraire, historique, politique et religieux, conjugue indéniablement le souffle de l’érudition et la braise de l’hétérodoxie. Il célèbre la pensée, l’écriture, le panache et la singularité, le style comme le ressenti, l’élégance dès lors qu’elle est authentique, la liberté, fût-elle intruse et solitaire : « Seul, l’homme est libre, et devient poète. Enchaînés à nos semblables, nous ne sommes plus que médiocres et désarmés, contraints de suivre le flot implacable de la multitude » (Alexis Bétemps). Par l’exploration des œuvres, de la pensée et de la vie d’écrivains et de philosophes*, cet ouvrage interroge aussi bien la dimension collective qu’individuelle de la condition humaine et insuffle une mise à distance revigorante, hormis lorsque de celui-ci suinte un prurit par trop académique ou outrancièrement pessimiste. À ce stimulant défilé de réfractaires, d’anticonformistes et d’écorchés, dont Bruno de Cessole avait dressé, par de savoureux portraits, un recensement apologique dans ses deux essais Le défilé des réfractaires (L’éditeur, 2011) et L’internationale des francs-tireurs (L’éditeur, 2014), on intégrerait sans hésiter l’écrivain hongrois László Krasznahorkai, figure discrète de la résistance mélancolique qui, calfeutré à l’écart de ce « bourbier désespérant » et laissant dériver son canot loin du raffut et de l’agitation, crée depuis Tango de Satan (1985) des personnages désemparés, désabusés, inadaptés aux Temps modernes, et dépeint, sur un rythme d’antan, via une métaphysique crépusculaire et une prose à la fois exigeante et vagabonde, le délitement de l’humanité.


Cyrille Godefroy


* Anders, Aristote, Baudelaire, Balzac, Berdiaev, Bernanos, Bloy, Chateaubriand, Chesterton, Déon, Dostoïevski, Dumas, Ellul, Fante, Flaubert, Foucault, Goethe, Guénon, Hesse, Hobbes, Houellebecq, Hugo, Jünger, Kierkegaard, Maistre, Mauriac, Melville, Nietzsche, Péguy, Proust, Rilke, Rousseau, Soljenitsyne, Tolstoï, Villon et consorts…

Matthieu Giroux est journaliste, fondateur et directeur de la Revue Philitt, auteur de Charles Péguy, un enfant contre le monde moderne (Première partie, 2018).

Youness Bousenna est journaliste, rédacteur en chef littérature de la Revue Philitt, auteur de Albert Camus, l’éternité est ici (Première partie, 2019).


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).