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Remembrances, Ahmed Slama

Ecrit par Germain Tramier 18.09.17 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits

Remembrances, Hypallage éditions, juin 2017, 46 pages, 4,74 €

Ecrivain(s): Ahmed Slama

Remembrances, Ahmed Slama

 

Un « dédale des sens » :

Dès l’ouverture de son récit, Ahmed Slama nous convie dans ce que l’on pourrait nommer à sa suite un « dédale des sens ». Les paragraphes s’enchaînent parsemés d’hyperliens, qui renvoient à des pages postérieures ou antérieures, et permettent de découvrir, sous de multiples facettes, un univers mémoriel où le temps n’est pas linéaire, mais volumique et participatif. La description tactile du quotidien d’enfance nous donne à voir, à toucher, à entendre, le passé par la rythmique de phrases à la syllabie choisie, rendant ainsi palpables les souvenirs clairsemés, les images et les gestes. Ce dédale des sens, c’est avant tout un livre sensuel, qui pourrait être rapproché de la « mémoire involontaire » de Proust. L’appartement familial, la tasse représentant l’arche de Noé, le coiffeur, la tirelire, la cuisine, la famille assise autour du « totem télévisuel », autant de matériaux permettant de rendre concrètes et de multiplier ces remembrances :

Arche de Noé, animaux bariolés, singe rouge à la proue du navire patte en l’air (je soupçonnais un bras d’honneur), au premier plan crocodile ridiculement vert, traits grossiers, éléphant pataud aux rondeurs naïves avec, perché sur sa trompe, petit oiseau, jaune-rouge vulgaire et, tout à côté de l’éléphant, le félin jaunâtre au sourire béat.

Un point digne d’être soulevé serait pour commencer la situation géographique et temporelle du récit. C’est le témoignage d’une enfance algérienne dans les années 90, avec tous les décalages induis par cette situation précise, au regard d’une partie des enfances françaises : l’appréhension d’une autre culture, d’une autre situation sociale, économique. Nous découvrons ainsi, assez subtilement, l’interdiction lourde pesant sur la sexualité : « je gardais ma main sur la télécommande prêt à basculer sur une autre chaîne à la moindre scène d’ordre sexuel », la description d’un appartement vétuste, où la cuisine est en ancienne salle de bain, où l’eau n’est pas tous les jours courante : « c’est jour, enfin pas réellement courante l’eau, pas assez de pression pour qu’elle gravisse les étages ». Mais encore les questionnements sur sa différence de couleur et le déterminisme social « toujours ce bun, couleur sale… » :

 

me laver avec ce blanc, peut-être que ce blanc, du savon, déteindrait sur ma peau ; je deviendrai blanc, blanc comme ces êtres télévisuels, fantasmés ; je serai ce gamin blanc, se bâfrant de céréales, ma famille s’apaiserait aux tablées quotidiennes…

 

Si elles évoquent l’enfance, ces remembrances sont bien le récit d’une découverte du monde, d’une compréhension de soi ; c’est ainsi toute une constellation de détails, de remarques, de prises de conscience qui peuple l’appréhension de cette différence et l’émergence d’une vocation. L’agencement descriptif se pare d’un nouveau réalisme que permet le système des hyperliens ; le narrateur nous invite à parcourir à notre préférence son univers comme un écran, pourrait-on dire, celui d’une caméra, d’un jeu vidéo, ce qui fait de chaque lecture potentiellement sa propre création.

 

Récit d’une double initiation :

Face au « totem télévisuel », symbole d’une position passive devant le monde, le narrateur évoque un sentiment de vide : « cela avait commencé par un manque dont je n’avais pu dégager l’essence ». Le narrateur, dès cette prise de conscience d’une certaine vanité du temps qui passe, trouve dans le jeu vidéo une manière de renouer un rapport actif au monde. Par ces « délassements actifs » il franchit un premier cap, celui de prendre part à ses divertissements pour faire face au malaise du vide ; ce qui le mènera plus tard vers une autre forme d’action : la création. Tout d’abord, le corps apprend à se doubler de la machine : « à force d’exercice, faire et refaire ; perdre et reprendre la partie, voici que ce carré plastique à circuit prolonge mes mains […] membre nouveau domestiqué dans l’élément de ce jeu vidéo ». Par le biais de l’avatar virtuel, le narrateur devient personnage, acteur : de la détermination, cet état de passivité devant les images, il entre dans une première forme d’action. Mais cette initiation au jeu vidéo se double d’une autre découverte, significative, celle de la littérature par le truchement de la bibliothèque paternelle. Les phrases des grands auteurs, Sacher-Masoch et Rousseau notamment, y sont lues, relues, listées, apprises, palpées, comme tout objet lors d’un premier contact. Le texte, au même titre que la manette, devient un organe susceptible de subir une « autopsie textuelle ». Dans les deux cas, le jeu vidéo ou la lecture lui laissent conjointement « l’impression d’exécuter une partition », en cela qu’il joue ce que quelqu’un d’autre a déjà établi pour lui.

 

La remembrance :

Le titre du livre peut paraître assez limpide à première vue, remembrances : récit d’enfance, évocation du souvenir, c’est pourtant un double sens qui motive l’emploi de ce mot, et qui touche à l’aspect organique supposé de la console et de la littérature. Voulant aller plus loin dans son expérience du jeu vidéo et sa compréhension du monde, le narrateur décide de « démembrer » sa console de jeu : « ainsi, avais-je entrepris la dissection de ma console […] » : texte comme console deviennent deux corps que l’esprit, les mains, peuvent inspecter, modifier, réorganiser. L’activité ne se concentre plus sur l’exécution d’une partition, mais plutôt sur la découverte de la modalité des créations antérieures, qui précède une volonté créatrice : faire finalement par soi-même. L’analogie entre le remembrement et les remembrances permet de faire émerger une idée de l’écriture : par les souvenirs, l’auteur, utilisant des fragments qu’il réassemble, des membres temporels, en arrive à édifier un nouveau corps textuel. L’autobiographie s’inscrit ainsi directement dans la thématique de l’écriture/ transposition, de l’intertextualité ou du collage. Ce ne sont plus seulement les souvenirs, mais tous les récits d’enfances – alliés aux souvenirs personnels –, leurs codes, leurs dissemblances, leurs points d’accord, qui permettent de constituer ce texte qui les prolonge et invite à son tour le lecteur à devenir lui-même par la lecture et ses choix : acteur du texte en construction.

 

Germain Tramier

 


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A propos de l'écrivain

Ahmed Slama

 

Né en 1989, Ahmed Slama est critique et rédacteur pour de nombreux sites, dont La Cause littéraire, et Littéweb qu’il a créé en 2016. Il a également publié des textes dans plusieurs revues : Dissonances, Sale Temps pour les Ours, Remue.net, Revue rue Saint-Ambroise, Revu la revue, etc. Dans Remembrances, son premier livre, il nous invite à suivre des souvenirs d’enfance par le biais de textes en hyperliens, qui permettent la participation active du lecteur, le laissant déambuler à sa volonté dans un dédale d’images et de pensées.

 

A propos du rédacteur

Germain Tramier

 

Diplômé d’un master de lettres modernes, j’ai eu l’occasion d’écrire un article sur l’autoréflexivité chez C. F. Ramuz, qui paraîtra prochainement aux éditions Classiques Garnier, dans un ouvrage collectif : L’Œuvre et ses miniatures. L’objet autoréflexif dans la littérature européenne, dirigé par Luc Fraisse et Eric Wessler. Quelques-uns de mes poèmes ont été publiés, notamment sur le site Infusion Revue et dans l’ouvrage collectif « Pierre d’Encre n°6 » de l’association Le Temps des rêves. J’anime également une chaîne youtube consacrée aux films d’animation, « Animétrage », qui se propose d’en analyser la mise en scène et s’attache à aborder des œuvres peu diffusées, comme des court-métrages par exemple.