Identification

Relever les déluges, David Bosc

Ecrit par Emmanuelle Caminade 04.04.17 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Nouvelles, Verdier

Relever les déluges, mars 2017, 96 pages, 12,50 €

Ecrivain(s): David Bosc Edition: Verdier

Relever les déluges, David Bosc

 

En répondant à la fervente injonction de Rimbaud dans son poème Après le déluge cité en exergue, David Bosc donne d’emblée la double dimension de ce recueil de fictions enjambant les siècles, à la croisée du réel et de l’imaginaire. La métaphore rimbaldienne du déluge renvoyait en effet sans conteste à l’élan révolutionnaire de la Commune, au rêve collectif, tout en pouvant s’interpréter aussi sur un plan esthétique et individuel.

Mourir et puis sauter sur son cheval, le précédent livre de l’auteur, attisait « les brûlures des contes » en nous emportant dans les rêves les plus fous d’une héroïne aspirant à « se défaire » pour « donner naissance à autre chose ». Et Relever les déluges est de même animé par un souffle libertaire appelant à la transformation de l’ordre ancien, à la construction d’un autre monde. Bien que s’étalant sur huit siècles, les quatre courts récits qui le composent – dont trois ont déjà été publiés en revue – n’illustrent aucune tendance au progrès social et marquent au contraire l’ébrèchement, l’écroulement au contact du réel de ces aspirations émancipatrices, égalitaires et fraternelles qui parfois érigent de nouvelles prisons desquelles il convient de fuir. Mais si la fête bariolée du carnaval ne peut durer, la liberté de nos rêves s’incarnera toujours dans des palais imaginaires sans cesse reconstruits.

Le premier récit nous transporte au pied de Parme assiégée, non dans un simple campement mais dans une véritable ville « avec ses rues, ses places, son église et sa mosquée » élevée « comme par enchantement » par son héros Frédéric de Hohenstaufen surnommé la Stupeur du monde. Avec une écriture érudite et foisonnante, flamboyante, ne boudant pas quelques clins d’œil malicieux, le narrateur de Farid Imperator retrace alors en accéléré la vie fabuleuse de cette figure de légende que Dante vénèrera. Et c’est un Moyen Age de lumières qui se dessine alors sous nos yeux étonnés.

Petit-fils de Barberousse, cet orphelin couronné roi de Sicile à quatre ans et livré à lui-même dans une Palerme portuaire, « où passent tous les visages du monde », grandira « comme un agneau parmi les loups » sans se faire dévorer, car accroché à son « bloc de folie ». Polyglotte d’une curiosité insatiable, il n’aura de cesse d’apprendre à l’époque où l’Eglise enseignait « qu’il est doux de ne pas savoir » et il bâtira un vaste empire, réunissant à sa cour, tels les princes de la Renaissance, les plus grands savants et lettrés d’orient et d’occident. Mais cette nouvelle ère s’achèvera en 1248 avec la chute de Victoria, prise par surprise par l’ennemi parmesan. Une cité idéale qui ne disparaîtra pas pour autant de nos rêves.

Mirabel donne la parole à un valet de ferme qui nous enivre de son récit d’une langue alerte et gouailleuse, emplie d’une très concrète vitalité. Et nous comprenons peu à peu qu’il s’adresse à ses juges lors de son procès, auquel nous sommes en train d’assister.

Après avoir échappé au tremblement de terre de Manosque de 1708 et à la grande peste en 1720, sans compter un très rude hiver, Mirabel voit enfin se rouvrir le ciel. Ces catastrophes ayant aiguisé son désir de jouir de la vie, il décide de changer de condition. Faisant croire qu’il a découvert un trésor, il monte une escroquerie censée le conduire vers « cet autre pays qui est partout quand on est riche », ivre de sa fable autant que de vin. Et s’il sera condamné à l’enfer et au martyr pour avoir « blasphémé l’argent », il aura quand même eu le meilleur de ce trésor – qui, comme dans Le trésor de la guerre d’Espagne de Serge Pey, semble avant tout celui de la poésie.

C’est pendant la guerre d’Espagne justement que se situe Le grelot, sublime fugue poétique riche de contrastes éclairant avec sensualité et simplicité la beauté de la nature et du façonnement humain de la matière, comme la chaleur et la noirceur des hommes. Son attachant héros, un maçon de la Mancha plus solidaire que solitaire, connaîtra la désillusion des « utopies déniaisées », à l’image de Josep dans Pas pleurer de Lydie Salvayre. Ne supportant ni l’enfermement ni l’injustice, épris de liberté et d’égalité, Miguel Samper est mu par un élan qui le porte sans cesse à fuir, non pour sauver sa peau mais pour sauver son âme. Car il garde toujours à l’oreille la voix de sa conscience, pure comme le son du grelot de ce chien de « berger des frontières » qui lui portera secours dans cette montagne sauvage où il tombe dans une faille.

Construit en aller et retour sur une constante succession de départs, de fuites et d’évasions, le récit commence lors de cette chute. Le héros arrêté dans sa course se défait alors de son histoire auprès de son sauveur : une histoire qui, du départ du foyer paternel à l’enrôlement dans l’armée du front populaire, l’a mené à la désertion, dégoûté par cette « petite inquisition » moyenâgeuse à laquelle elle se livre et « pour faire pièce au salaud que l’on porte en soi ». Une fois rétabli, il reprend son parcours et son histoire, choisissant finalement de rejoindre son armée. Il connaîtra ainsi l’exil collectif des vaincus et le parcage dans le camp d’Argelès puis, après une ultime évasion, il fera à nouveau volte-face pour soutenir ses camarades dans leur misère.

Dans Un onagre enfin, le narrateur suit Denis et sa bande d’amis anarchistes qui fêtent à leur manière la nouvelle année 2003. Dans une langue agitée, pétillante et colorée, il nous décrit le joyeux abordage d’un bateau-restaurant dans le port de Marseille puis le feu d’artifice tiré à minuit des collines pour les prisonniers des Baumettes. Entre temps, dans une succession de flashes-back, il remonte à l’origine de leur étonnante coopération. Car Denis est « un onagre d’homme » préférant les libres pâtures et « la chambre particulière » aux manifestations où l’on marche au pas, et s’il aime jouer à en découdre avec l’autorité, il s’enfuit toujours avant que cela ne dégénère. Ce « gosse insolent qui ne baisse pas les yeux » passe l’essentiel de son temps à réaliser et afficher des stickers provocateurs dont les étranges citations tirées des Ecritures appellent à l’étincelle des commencements, à cet échange qui parfois « se maintient, se hausse ». Et pour lui ce soir-là une nouvelle ère commence, puisqu’il réussit à s’éclipser à la faveur de la nuit, arrachant Mathilde à sa meute.

Variant habilement son dispositif narratif et donnant ainsi à chacun un relief spécifique accrochant l’attention du lecteur, David Bosc mène tambour battant ces quatre récits d’une tonalité différente. Exaltant cet élan vital s’ouvrant à l’inconnu, ce mouvement même de la liberté abattant toutes les cloisons qui est aussi celui de la poésie, ce recueil d’une magnifique écriture éclaire aussi un monde complexe « qui n’est pas fait tout d’une pièce ».

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu : 1705

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

David Bosc

 

Nationalité : France 
Né(e) à : Carcassonne , le 07/04/1973

Biographie : 

David Bosc a vécu notamment à Sienne et à Varsovie. Il est écrivain et traducteur de l’anglais et de l’italien.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.