Identification

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

Ecrit par Pierrette Epsztein 18.06.14 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Récits, Seuil

Regarde les lumières mon amour, mars 2014, 74 pages, 5,90 €

Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Seuil

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

 

Le parlement des invisibles est une initiative démocratique totalement inédite et originale de Pierre Rosanvallon et Pauline Peretz, qui a été lancée en janvier 2014. Elle comporte deux volets. Le premier est un site Internet où des personnes lambda peuvent publier des textes qui révèlent des trajectoires de vie de tout horizon. Le deuxième volet est une collection intitulée « Raconter la vie ». Elle a pour visée de montrer la vie dans toutes ses dimensions et sous toutes ses formes.

La collection de livres éditée avec Le Seuil accueille des écritures et des approches multiples. Elle mêle témoignages, analyses sociologiques, enquêtes journalistiques, enquêtes ethnographiques et littérature.

Les ouvrages de la collection s’attachent à explorer trois principaux ensembles : Les récits et trajectoires de vie, mêlant histoires singulières et portraits-types, pour appréhender sensiblement la société française, les lieux producteurs ou expressions du social, les espaces exemplaires d’un nouveau mode de vie, lieux révélateurs d’une crise sociale, lieux de flux, nouveaux lieux de travail, les grands moments de la vie – ceux qui résultent d’un basculement, ou ceux marqués par de nouveaux départs. Ses livres ont un format imposé ne dépassant pas 80 pages et un prix unique de 5,90 €.

C’est dans ce projet sociétal que s’inscrit le dernier livre d’Annie Ernaux Regarde les lumières mon amour. Il s’agit donc pour elle d’un réel « engagement d’écriture » moral et esthétique.

A notre époque, qui n’a pas au moins une fois dans sa vie erré dans les allées d’un centre commercial et entré dans un  hypermarché pour y faire ses courses ? Pour cela, on a le plus souvent une liste en main. On parcourt les travées, à pas pressés, et on ne voit rien d’autre que ce que l’on veut bien voir, et malgré soi on est sollicité de partout car les rayons sont souvent déplacés pour nous obliger à varier notre itinéraire et attiser la tentation. On finit par trouver ce qu’on est venu acheter, et parfois on glisse dans notre caddie un objet imprévu qui nous aura tapé dans l’œil sur l’instant, et qui est parfaitement inutile ou tout à fait nécessaire mais dont on oubliera très vite la fonction. Et on se demandera ce qui nous a pris de l’acquérir. Oui, c’est cela, on a été pris dans les mailles du filet que ce lieu nous tend à chaque tournant. Mais il ne nous est jamais venu à l’esprit de prendre la peine d’observer ce qui s’y passe avec attention.

C’est ce qu’a fait Annie Ernaux durant un an. Comment va-t-elle procéder ? Elle prend le parti pris de se dissoudre dans la foule, de devenir « une invisible » parmi les invisibles sur les deux niveaux que couvre le centre commercial. Et elle énonce ainsi son projet : « A mon habitude, j’ai parcouru avec ma liste de courses à la main, m’efforçant simplement de prêter une attention plus soutenue que d’ordinaire à tous les acteurs de cet espace, employés et clients, ainsi qu’aux stratégies commerciales. Pas d’enquête ni d’exploration systématique donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là ».

C’est donc la forme que l’auteur a choisie pour consigner, au fil des jours, au fil des mois, au fil des saisons, ses observations sur l’hypermarché Auchan (le plus grand de la banlieue parisienne) qu’elle fréquente régulièrement dans le centre commercial des Trois Fontaines, situé non en périphérie de la ville comme souvent, mais au centre même de Cergy-Préfecture dans ce qu’on appelle depuis quelques années le « Grand centre » parce que tout y est réuni, Université des lettres, Essec, Préfecture, Police, etc. Auchan y occupe 28.000 m2. Mais elle ne se contente pas de regarder à la loupe comme le ferait l’œil d’une caméra, elle ressent, elle analyse, elle capte des attitudes, décrit des scènes, établit de multiples connexions entre différents lieux, entre différents temps, en retire une réflexion « sur ce lieu qui est encore peu entré dans la littérature » et qu’elle étudie comme un fait de société qu’elle met en perspective avec les mouvements de notre époque. « C’est en dehors du lieu, transcrivant tout ceci chez moi, que je me souviens de scènes vues ailleurs, dans d’autres supermarchés, en d’autres époques ».

Et elle reconnaît à la fin de l’ouvrage que : « Voir pour écrire, c’est voir autrement. C’est distinguer des objets, des individus, des mécanismes, et leur conférer valeur d’existence ». De plus, elle ne se prétend pas à la neutralité, elle donne son point de vue sur ce qu’elle ressent, elle juge ses propres réactions, elle réfléchit sur ce qu’elle comprend du fonctionnement d’un système et des personnes qui sont impliquées, aussi bien le personnel que les clients, elle prend parti, rappelle l’histoire de la famille Auchan et en dénonce le luxe éhonté, fait appel à sa mémoire pour évoquer d’autres lieux qu’elle a eu l’occasion de découvrir, en France et à l’étranger, et elle nous révèle ainsi l’évolution de ces espaces de vente. Elle constate ce qui a disparu dans le centre commercial : les petits commerces artisanaux, la librairie notamment. Tout cela a été absorbé par l’hypermarché mais avec des choix plus limités et plus ciblés, plus restreints aussi à ce qui se vend bien. Elle constate aussi l’évolution de la population qui le fréquente, en soulignant l’apparition récente des femmes voilées de plus en plus nombreuses, l’emplacement de plus en plus limité des espaces de repos, l’interdiction de photographier les lieux à une époque où l’image est pourtant dominante, l’apparition des casques sur les oreilles qui coupent toute possibilité à la parole et accentuent l’enfermement. Mais elle va plus loin, elle s’interroge sur comment mettre en mots, quels sont les qualifiants qu’elle va s’autoriser ou s’interdire. Elle nous fait part, avec une grande franchise, de ses dilemmes.

Nous faisons avec jubilation le trajet avec elle, nous laissant emporter par son écriture fluide, poétique, vivante, même si à certaines occasions, nous grinçons des dents à l’évocation de certains faits, de certaines de ses prises de position qui peuvent, peut-être, nous paraître un peu trop tranchées parfois.

Elle part d’un plan panoramique, évoquant l’architecture, les parkings, l’environnement, pour peu à peu resserrer son regard sur des objets, sur des personnes en faisant jouer le zoom avant, en utilisant le gros plan pour mieux nous obliger, comme elle, à ressentir, pour à nouveau user du zoom arrière et repartir dans une vue d’ensemble qui déborde à nouveau l’espace limité pour retrouver une perspective plus générale. L’auteur ne ferme pas notre lecture sur un jugement péremptoire et absolu, elle laisse planer l’équivoque d’une vie sociale complexe. À nous de choisir, à partir de son regard sélectif, notre point de vue et de nous faire notre propre opinion sur les avantages et les limites de ces hypermarchés.

En faisant un pas de côté, elle scrute les contrastes de ce lieu de transit, temple de la consommation. Elle rend notre lecture vivante en multipliant les courtes anecdotes, elle trouve une manière originale d’en expliquer les paradoxes. Elle nous révèle le dessous des cartes entre bien-être et aliénation, entre incitation et pression, entre magie des objets proposés et quête du profit maximal, entre consommation, satisfaction des besoins élémentaires, plaisir immédiat et désir vrais, entre tentation et limitation par la surveillance incessante exercée par les vigiles et les caméras, entre liberté de la flânerie et contrainte des trajets savamment organisés, entre riches et pauvres, entre jeunes et vieux, entre échanges de paroles et de sourires, et solitude et indifférence, entre incitations au rêve et interdictions menaçantes, entre le nécessaire et le superflu, entre le pimpant du devant de la scène et le sordide dans les coulisses où les rats sont rois, entre le virtuel d’une inclusion, d’une égalité prétendue et le réel d’une subtile ségrégation mise en place par la valorisation de certains rayons, et la relégation d’autres, par la place différente réservée aux hommes et aux femmes parmi le personnel mais aussi parmi la clientèle. En fait, elle met en évidence le fait que tout est géré par une logique économique implacable. Par exemple, l’année est découpée en tranches qui suivent les fêtes, les périodes creuses étant comblées par des objets mis en valeur par des « promos ». Entre la suspension du temps dans ce lieu sans horloge et la pression exercée sur les employés qui doivent ne pas perdre de temps, on est chahuté…

Et à la fin, Annie Ernaux souligne l’imagination sans limite des groupes de grande distribution. À chaque avancée de la technologie, le capitalisme financier s’adapte avec une souplesse d’autant plus incroyable qu’il en espère une réduction des coûts en personnel et donc une augmentation des bénéfices, sans tenir compte un instant du facteur humain qui n’est pas son souci. Le système est insatiable et implacable, jamais à cours d’invention. Après la mise en place de balances pour accélérer le passage en caisse, puis de machines de paiement automatiques d’un maniement compliqué, d’où surgit une voix métallique qui elle-même est comminatoire, pour remplacer peu à peu et de façon insidieuse les caissières, il va plus loin en créant la  vente sur Internet (l’e-vente) ou le drive (commande sur Internet et retrait en voiture en magasin ou en entrepôt), tout cela sous le prétexte fallacieux de faciliter la vie des clients dans un monde où le temps c’est de l’argent et où il s’agit de ne pas en perdre une miette. Bientôt, les plus jeunes regretteront le supermarché avec ses lumières et son agitation encore humaine, comme les plus âgés regrettent la vieille épicerie de leur enfance qui sentait le labeur d’une personne, les multiples odeurs des produits, et où l’on venait acheter son lait avec un broc en métal émaillé.

Après avoir achevé la lecture de cet opuscule d’Annie Ernaux, qui n’a aucunement la sécheresse d’un essai sociologique, mais détient la chair d’un ouvrage littéraire, on peut espérer que nous serons plus malins, plus attentifs aux rets dans lesquels la stratégie très élaborée de l’hypermarché de contrôle de nos désirs tente de nous enfermer, que nous ne nous laisserons plus prendre dans les filets de la Servitude volontaire que dénonçait déjà La Béotie à dix-huit ans en 1549 dans un discours resté célèbre, que nous serons davantage aptes à exercer notre esprit critique sans tomber ni dans le manichéisme, ni dans le dogmatisme, ni dans un romantisme empreint de nostalgie.

Cette tentative d’écriture éclairée et lucide ne serait-elle pas en fait une métaphore du monde d’aujourd’hui, de la dureté masquée de cette société capitaliste financière ? En fait, en analysant ce phénomène particulier, l’écrivain, par la richesse de sa vision et la singularité de son écriture, ne nous oblige-t-elle pas à élargir notre réflexion à l’ensemble de la société contemporaine où l’objet est placé en signifiant maître, où la satisfaction des besoins, où le plaisir immédiat, où la rentabilité financière sont devenus pour certains les valeurs essentielles, et nous fait ainsi oublier ce qui devrait animer une société démocratique : les principes d’entraide, de convivialité et d’échange ? L’auteur, par son pouvoir d’évocation, ne nous incite-t-elle pas à sortir du rôle de simple consommateur passif qui sert à enrichir une infime minorité d’individus, et ne nous invite-t-elle pas au risque d’exercer notre imaginaire pour devenir acteur et créateur d’une société moins violente, plus solidaire ? N’est-ce pas là que réside notre vraie richesse d’humain ? C’est peut-être ce qui nous vaut le titre surprenant de ce livre, Regarde les lumières mon amour, phrase involontairement poétique énoncée par une mère à son jeune enfant, et qu’Annie Ernaux a relevée et consignée au milieu du livre peut-être pour nous envoyer comme un message d’espoir.

 

Pierrette Epsztein

 

Lire la critique de Marie du Crest sur le même ouvrage

 


  • Vu : 11089

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Annie Ernaux

 

 

Annie Ernaux, de son nom d’origine Annie Duchesne, est née le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Elle passe son enfance en Normandie, à Yvetot. Elle est née dans un milieu assez modeste. Ses parents sont d’origine ouvrière. Ils ouvriront un café-épicerie pour quitter l’usine. Poussée par sa mère, elle fera de bonnes études. Apprendre lui plaît  beaucoup. Elle s’efforce d’être une bonne élève pour réussir. Très tôt, elle prend conscience des écarts de milieux. Elle étudie ensuite à l’université de Rouen. Première étape vers l’autonomie. Elle réalise qu’elle s’éloigne de plus en plus de son milieu d’origine. Ce sera un des aspects importants de son œuvre. Elle se marie en 1964 avec un homme de la bourgeoise provinciale, a son premier enfant. Elle poursuit ses études. En 1967, elle obtient son CAPES de lettres modernes. En 1968, naît son deuxième enfant. En 1970, elle enseigne à Annecy dans un collège. En 1971, elle devient agrégée de Lettres-Modernes. En 1984, paraît La place qui obtient le prix Renaudot et la fait connaître. Elle va poursuivre une œuvre importante. Elle délaissera très vite la fiction pour tenter de montrer le monde tel qu’il est en s’appuyant sur sa propre histoire. Peu à peu, elle invente une écriture singulière qui utilise un matériel autobiographique comme terrain de questionnement social. Elle épure de plus en plus son style et le singularise. Elle publie souvent des journaux qui complètent certains de ses textes avec un autre angle de vue. Elle interroge sans cesse son écriture soit avec un allié, soit seule dans son ouvrage, L’atelier noir, où elle analyse avec une grande précision sa recherche pour parvenir à un ouvrage essentiel : Les années. Elle poursuit sa quête du réel avec ténacité. L’œuvre d’Annie Ernaux s’inscrit dans une démarche sociologique. Sa référence en ce domaine sera Pierre Bourdieu qu’elle admire. On a qualifié son travail d’auto-socio-biographie. En dehors de son œuvre, elle a écrit de nombreux articles dans des journaux où elle s’autorise à prendre parti pour des causes qui lui tiennent à cœur.

Bibliographie sélective :

Les Armoires vides, Gallimard 1974

La Femme gelée, Gallimard 1981

La Place, Gallimard 1983 (existe en version audio) Prix Renaudot 1984

Une femme, Gallimard 1988

Passion simple, Gallimard 1991

Journal du dehors, Gallimard 1993

La Honte, Gallimard 1997

L’Événement, Gallimard 2000

La Vie extérieure, Gallimard 2000

Se perdre, Gallimard 2001

L’Usage de la photo, avec Marc Marie, textes d’après photographies, Gallimard 2005

Les Années, Gallimard 2008, Prix Marguerite-Duras 2008, Prix François-Mauriac 2008

L’Atelier noir, éditions des Busclats 2011

Retour à Yvetot, éditions du Mauconduit 2013

Regarde les lumières mon amour, Raconter la vie 2014

Le vrai lieu : Entretien avec Michelle Porte, Gallimard 2014

 

A propos du rédacteur

Pierrette Epsztein

 

Lire tous les articles de Pierrette Epsztein

 

Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.