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Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

Ecrit par Marie du Crest 16.05.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Seuil

Regarde les lumières mon amour, mars 2014, 72 pages, 5,90 €

Ecrivain(s): Annie Ernaux Edition: Seuil

Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux

 

 

L’épicerie normande

Annie Ernaux, en 2008, publiait Les années, livre majeur dans lequel elle tissait l’étoffe de toutes les vies : la sienne et les nôtres. D’une certaine manière, en participant au projet éditorial de Pierre Ronsavallon avec cette nouvelle collection au Seuil, de livres, et de publications en ligne consacrées « au parlement des invisibles », elle accomplit le même itinéraire, celui qui va de soi aux autres et des autres à soi, mais ici plus modestement par le format du texte (moins de 100 pages), l’unité réduite du lieu : l’hypermarché Auchan de Cergy et le genre du journal intime tenu entre le 8 novembre 2012 et le 22 octobre 2013, journal des « choses vues ». Il s’agit à la fois d’une entreprise à la première personne, autobiographique, avec l’évocation de souvenirs anciens et d’une démarche politique : Il y a vingt ans, je me suis trouvée à faire des courses dans un supermarché à Kosice, en Slovaquie.

Un peu plus loin, elle se tourne vers son adolescence en 1960, date à laquelle elle découvre pour la première fois un supermarché en Angleterre alors qu’elle est jeune fille au pair. Elle use à plusieurs reprises du verbe se rappeler (p.10) comme si l’objet central de son propos, la grande surface, était un marqueur de sa mémoire et de son écriture. Dans Le journal du dehors en 1993 et dans Vie extérieureen 2000, elle évoquait déjà ce genre de lieu, lieu où les vies humaines se croisent. A la fin du petit livre, Annie Ernaux avoue : Peut-être ne suis-je venue ce soir à Auchan que pour me revoir à 25 ans ?(p.69).

C’est bien elle qui a élu l’hypermarché (p.12). Le journal intime avec ses dates régulières explicite sa démarche fondée sur son anonymat de cliente banale ; d’ailleurs elle ne joue pas ici un rôle, elle habite Cergy et fréquente Les Trois-Fontaines. Elle écrit : des lieux que, à mon habitude, j’ai parcourus avec ma liste de courses à la main, m’efforçant simplement de prêter une attention plus soutenue que d’ordinaire à tous les acteurs de cet espace…

Voici en quelque sorte son art poétique élaboré : regarder, décrire, noter, commenter.

L’hypermarché est un lieu économique mais aussi et surtout un lieu de rencontres avec les employés comme celui du rayon fruits et légumes, « bavard », ou des clients, silhouettes esquissées du « type avec une queue de cheval » ou de celui qui a « un bonnet enfoncé sur la tête », ou encore la mère de Sammy, « la petite dame aux sardines ».

Il y a toujours des humanités plurielles chez Ernaux : les propriétaires richissimes, les Mulliez, les géants de la grande distribution qui font produire au Bengladesh nos vêtements et puis tous les « minuscules ». Mais le centre commercial est davantage inscrit dans la geste de l’écrivaine. En 1978, après un mois passé loin de chez elle, elle retourne aux Trois-Fontaines à la fois pour se ravitailler mais aussi pour retrouver quelque chose de sa sphère personnelle y compris son engagement littéraire.

Le grand magasin a déjà été « inspiration littéraire » ; Ernaux cite Zola ou Rachel Cusk en épigraphe. Gursky le photographie. Mais ce qui importe pour elle, c’est moins un récit (romanesque) qu’une rêverie consciente. N’écrit-elle pas : « Comme à la terrasse d’un café, mais gratuitement, on peut voir défiler et s’activer le monde. S’oublier dans sa contemplation ».

Le titre même du texte promet une lecture hors du champ de l’étude sociologique : il s’agit d’une invitation à l’émerveillement de Noël par une mère de famille qui s’adresse à son enfant et que l’auteure surprend. Lorsqu’elle croise des clientes musulmanes voilées, resurgissent alors des images anciennes de religieuses à cornettes ou de femmes en coiffes régionales. Elle aime à user du verbeerrer pour dire son cheminement entre les rayons. Elle s’abandonne aux listes de victuailles, aux promesses des gourmandises orientales que le temple nourricier accumule. Il y a même quelque chose de stupéfiant : les linéaires à la rentrée des classes sont « une féérie scolaire ». Pourtant Annie Ernaux sait tout de la manipulation du marketing, de la fin programmée des caissières remplacées par des machines aux voix autoritaires. Mais d’une certaine manière, elle perçoit qu’un monde est lui aussi en train de se perdre et qu’un jour, l’hypermarché sera à son tour vaincu par le drive, le e-commerce, subissant le même sort que les petites épiceries « odorantes d’hier ». Ne peut-on alors se dire qu’Ernaux écrit, précède ici une nostalgie qui répète encore celle de l’épicerie normande, le point origine, la matrice de toute son œuvre ?

 

Marie du Crest


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A propos de l'écrivain

Annie Ernaux

 

 

Annie Ernaux, de son nom d’origine Annie Duchesne, est née le 1er septembre 1940 à Lillebonne. Elle passe son enfance en Normandie, à Yvetot. Elle est née dans un milieu assez modeste. Ses parents sont d’origine ouvrière. Ils ouvriront un café-épicerie pour quitter l’usine. Poussée par sa mère, elle fera de bonnes études. Apprendre lui plaît  beaucoup. Elle s’efforce d’être une bonne élève pour réussir. Très tôt, elle prend conscience des écarts de milieux. Elle étudie ensuite à l’université de Rouen. Première étape vers l’autonomie. Elle réalise qu’elle s’éloigne de plus en plus de son milieu d’origine. Ce sera un des aspects importants de son œuvre. Elle se marie en 1964 avec un homme de la bourgeoise provinciale, a son premier enfant. Elle poursuit ses études. En 1967, elle obtient son CAPES de lettres modernes. En 1968, naît son deuxième enfant. En 1970, elle enseigne à Annecy dans un collège. En 1971, elle devient agrégée de Lettres-Modernes. En 1984, paraît La place qui obtient le prix Renaudot et la fait connaître. Elle va poursuivre une œuvre importante. Elle délaissera très vite la fiction pour tenter de montrer le monde tel qu’il est en s’appuyant sur sa propre histoire. Peu à peu, elle invente une écriture singulière qui utilise un matériel autobiographique comme terrain de questionnement social. Elle épure de plus en plus son style et le singularise. Elle publie souvent des journaux qui complètent certains de ses textes avec un autre angle de vue. Elle interroge sans cesse son écriture soit avec un allié, soit seule dans son ouvrage, L’atelier noir, où elle analyse avec une grande précision sa recherche pour parvenir à un ouvrage essentiel : Les années. Elle poursuit sa quête du réel avec ténacité. L’œuvre d’Annie Ernaux s’inscrit dans une démarche sociologique. Sa référence en ce domaine sera Pierre Bourdieu qu’elle admire. On a qualifié son travail d’auto-socio-biographie. En dehors de son œuvre, elle a écrit de nombreux articles dans des journaux où elle s’autorise à prendre parti pour des causes qui lui tiennent à cœur.

Bibliographie sélective :

Les Armoires vides, Gallimard 1974

La Femme gelée, Gallimard 1981

La Place, Gallimard 1983 (existe en version audio) Prix Renaudot 1984

Une femme, Gallimard 1988

Passion simple, Gallimard 1991

Journal du dehors, Gallimard 1993

La Honte, Gallimard 1997

L’Événement, Gallimard 2000

La Vie extérieure, Gallimard 2000

Se perdre, Gallimard 2001

L’Usage de la photo, avec Marc Marie, textes d’après photographies, Gallimard 2005

Les Années, Gallimard 2008, Prix Marguerite-Duras 2008, Prix François-Mauriac 2008

L’Atelier noir, éditions des Busclats 2011

Retour à Yvetot, éditions du Mauconduit 2013

Regarde les lumières mon amour, Raconter la vie 2014

Le vrai lieu : Entretien avec Michelle Porte, Gallimard 2014

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.