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Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Radovan Ivsic

Ecrit par Sanda Voïca 23.10.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Biographie, Pays de l'Est, Gallimard

Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, mai 2015, 116 pages, 16,90 €

Ecrivain(s): Radovan Ivsic Edition: Gallimard

Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Radovan Ivsic

 

Radovan Ivsic a chevauché les pays et les époques, mais surtout il a cravaché les temps et le Temps par ses écrits et rencontres.

Nous recevons ce livre, malgré l’impression de calme de son écriture, en plein figure, car il dévoile quelques pentes, plutôt des crevasses, de son existence exemplaire. La vie d’un solitaire, d’un rebelle avec cause, d’un réfugié permanent. D’un écrivain qui n’accepte aucune censure, soumission, compromission.

Crevasses cachées – dans leur ombre se trouvent comme des dernières taches de neige, qu’aucun rayon de soleil n’arrive à faire fondre. Des pans de sa vie, donc, qui, malgré ce livre-aveu, n’arrivent pas à être complètement éclairés. Le mystère d’un être exceptionnel et de ses rencontres providentielles reste presque entier : « Quelle boussole secrète détermine le parcours ? » est la première phrase même du livre.

Ce témoignage, comme l’appelle l’éditeur, débute avec l’année 1954, peu avant son arrivée en France donc. Il est installé dans les montagnes, pas loin de Zagreb (Croatie), pour s’éloigner de la vie littéraire, de plus en plus étouffante, et qui l’avait déjà censuré par deux fois : en 1942, ses poèmes sont interdits – qualifiés d’art dégénéré – par le régime fasciste des oustachis, et en 1945 aussi, quand ses pièces de théâtre sont interdites par le régime communiste de Tito. « J’ignore encore qu’en choisissant cette solitude, j’ai choisi l’inespéré, le chemin qui va effacer les frontières » (p.11).

Il quitte donc, en 1954, la ville de Zagreb, pour vivre dans les montagnes, tout en continuant son activité de traducteur (La vie de Marianne de Marivaux), car les traductions étaient pour lui un moyen de garder son indépendance dans le régime socialiste, échappant à un travail d’employé. Il avait déjà traduit Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, Dom Juan de Molière, et lutté pour qu’elles soient éditées. Aussi Maeterlinck, Giraudoux, Anouilh, Sartre, Ionesco, Lautréamont, Apollinaire, Arp, Benjamin Péret, André Breton, Aimé Césaire. Les reproches concernant ces traductions – « l’absence de ponctuation était une injure à la classe ouvrière » – frôlent l’absurde et le ridicule. Pays socialiste coupé du reste du monde – on comprend occidental –, aucun journal étranger n’y parvient. La devise de Radovan Ivsic de cette époque et de toute sa vie : « … il ne faut rien céder du domaine sensible. Ce qui peut rester inaccaparé en dépend » (p.13).

Comme sa création ne correspondait pas aux normes du réalisme socialiste, il publie à compte d’auteur Tanke, un recueil de poèmes, en mille exemplaires, avec du papier résultant des chutes d’une imprimerie, et dans un format inhabituel aussi pour l’époque, 10 x 7 cm, échappant ainsi à la censure. Les poèmes, sur l’amour et la mort, contrevenaient aux sujets « acceptés », car « l’amour est officiellement tenu pour un préjugé bourgeois et [que] la mort est escamotée au profit de la joyeuse compétition socialiste des plans quinquennaux » (p.14).

Il n’aura donc aucun mal et aucun regret à quitter le pays, dès que l’occasion se présentera, quand il fait la connaissance d’une jeune égyptologue du Louvre, venue à Zagreb pour y étudier la riche collection du musée archéologique et à qui il montre les environs de la ville, notamment cette montagne et la forêt où il vit depuis quelque temps.

De retour à Paris, elle lui enverra une invitation, avec une lettre d’hébergement certifiée. « L’impensable est devenu soudain possible » (p.20). Au moment d’obtenir le droit d’avoir son passeport, un ancien surréaliste, Marko Ristic, entre dans le bureau et lui donne ce conseil : « Ne restez pas en France. Vous y attraperez la tuberculose et vous mourrez de faim » (p.21).

Par un heureux hasard, il rencontre dans le train qui le ramenait de Belgrade, où il s’était rendu pour l’obtention du passeport, à Zagreb, sa ville, un couple d’intellectuels suisses, Jacques et Isabelle Vichniac, qui l’invitent à passer quelques jours chez eux, à Genève, avant de partir pour Paris. Un avant-goût de la liberté proche, en découvrant ici des librairies où les livres à son goût et désir se trouvent, et en rencontrant des gens qui lui posent surtout des questions politiques et non pas littéraires. Quelqu’un lui prédit même qu’il rencontrera André Breton à Paris. Refusant les adresses des écrivains français, que Jacques Vichniac, Jacques Givet comme nom de plume, lui avait proposées, il lui demande plutôt des noms d’anarchistes ou trotskistes. C’est comme ça qu’il a obtenu l’adresse de Sania Gontarbert, jeune internationaliste, sympathisante trotskiste. Il la rencontre trois jours après son arrivée à Paris et ils parlent de Goli Otok, cette Ile inhabitée de l’Adriatique, transformée par Tito en camp d’internement de ses adversaires politiques et du Parti communiste français ou des livres antistaliniens, comme ceux de Victor Serge.

Les rencontres miraculeuses continuent : Benjamin Péret, quelques jours après son arrivée à Paris aussi. « Parmi les poètes surréalistes, c’est depuis toujours un de mes préférés, même si je suis loin de connaître tout ce qu’il a écrit, sans parler de sa vie d’insoumis » (p.28). Il lui parle de Paul Eluard, de Tristan Tzara – « à qui il ne pardonne pas, entre autres, son livre mensonger Le Surréalisme et l’après-guerre ». Benjamin Péret lui donne le numéro de téléphone d’André Breton et dès le lendemain il commence à le fréquenter.

Radovan Ivsic analyse tout cet enchaînement de circonstances qui l’ont conduit jusqu’à ces rencontres « aussi lumineuse(s) qu’éclairante(s) pour moi », en refusant de l’étiqueter de « hasard objectif ». Après un historique de la formule chez André Breton et des nuances apportées à cette notion, il remarque la dimension politique de l’enchaînement des faits qui l’ont conduit en France : « […] plus grand est l’écart avec la réalité que tout pouvoir cherche à imposer, plus grande est la probabilité de cette fameuse rencontre de la nécessité extérieure avec la nécessité intérieure que constitue pour Hegel le hasard objectif. Comme si pouvait émerger du politique ce qui en est apparemment le plus éloigné. Mais aussi comme si ce qui en est apparemment le plus éloigné pouvait en devenir une correction majeure » (p.33).

A partir de maintenant il ne cessera pas de fréquenter André Breton et le groupe surréaliste. Ce livre s’est voulu au début un témoignage des dernières semaines passées aux côtés d’André Breton – le premier titre avait même été « Surréalisme 66 » – mais l’auteur s’est rendu compte que, pour expliquer ce « privilège » de témoin, il devait parler un peu plus des années d’avant. Alors il va chercher « ce qui, tel le “principe invisible” dont parle Maeterlinck, a relié dans les profondeurs du temps 1954 à 1966 » (p.34). Alors le livre rend compte de cette « météorologie sensible qui rapproche ou éloigne les êtres, souvent indépendamment de ce qu’ils ont conscience de vivre ». Et aussi l’auteur s’interroge sur « ce qui, à différentes reprises au cours de ces douze années, aura fini par me rapprocher d’André Breton, de façon inattendue. D’autant que bizarrement, à chaque fois, tout cela m’aura paru naturel, comme allant de soi » (p.34).

Et toute cette interrogation post factum ne peut pas être séparée d’une interrogation qui a dû se faire au fur et à mesure des faits même, surtout pendant ses visites fréquentes dans l’atelier d’André Breton, au 42 rue Fontaine, qu’il décrit comme un « espace où tout vit d’une intensité silencieuse » et comme « une forêt de présences […] De proche en proche, se réveillent les forces dont les uns et les autres sont chargés. Ce n’est plus qu’un échange de frémissements et d’échos multipliés par leur proximité » (p.35).

Mais aussi à l’occasion des échanges de livres, les dialogues et les rencontres dans le cadre du mouvement surréaliste – qu’il croyait disparu, depuis Zagreb – au café Le Musset, rue Saint-Honoré, d’abord, ensuite dans deux ou trois cafés de la rue Vivienne, et jusqu’au dernier café, La Promenade de Vénus, près des Halles. Arriver au café, « à la tombée du jour », lui donne l’impression « que ce rendez-vous est le lointain reflet de la Table ronde de la légende. Comme s’il y avait eu depuis toujours quelques hommes à se réunir dans la nuit du monde pour refuser le cours des choses » (p.49). Et aussi : « Probablement établie par Apollinaire, cette pratique du “café” a été renforcée et perpétuée, tant bien que mal, par André Breton pendant presque un demi-siècle. Et quel demi-siècle ! […] Et au milieu de tout cela, ce “café”, fragile et fantomatique bateau qui n’aura cessé de chercher, contre vents et marées, à garder le cap » (p.49). Fasciné aussi, Radovan Ivsic, par les « jeux » auxquels ils s’adonnaient, comme celui des « cartes d’analogie », au cours de l’hiver de 1957-1958.

Mais aussi faire des nouvelles et nombreuses connaissances, dont celle de l’artiste Toyen, participante à la création, en 1934, du mouvement surréaliste tchèque, et en 1945, à Paris, de la revue Néon. Ensemble, ils vont faire un livre, Le Puits dans la tour. Il va faire aussi la connaissance d’Annie Le Brun, qui deviendra sa compagne.

Il s’occupera de la préparation de l’exposition surréaliste internationale de 1959 – qui a eu Eros pour thème, comme de la publication de la revue La Brèche, à partir de 1961.

Témoin du caractère et des humeurs d’André Breton et de toutes ses décisions – comme celle d’inviter Annie Le Brun à intervenir par une communication sur l’humour noir au colloque de Cerisy-la-Salle autour du surréalisme, et de l’invitation faite à Alain Jouffroy d’y participer et non pas à Gérard Legrand !

Evocation des étés passés à Saint-Cirq-Lapopie – et surtout de ce dernier été, de l’année 1966, quand André Breton, affaibli, voire souffrant, invite très peu de monde, mais Radovan Ivsic pouvant s’y rendre quand il veut.

Les dernières semaines et jours de la vie d’André Breton sont relatés minutieusement. Nous voyons un André Breton « changé », conscient de sa fin proche – tout en essayant de la cacher à sa femme, Elisa, et surtout de s’en défendre : par un jeu, inventé par lui-même quelques années plus tôt, un jeu sans nom, qui se jouait en silence. Il répète à Radovan Ivsic ce qu’il avait déjà dit à Mimi Parent (artiste peintre surréaliste), et qui ne figure pas dans son testament : « Je veux être enterré debout dans une horloge », en précisant « Le fossoyeur sera bien embêté de creuser un long trou vertical » (p.83).

En septembre 1966, André Breton, « le visage marqué par une étrangeté nouvelle », dit à Radovan Ivsic ceci : « Je ne me retrouve pas […] … Je suis extérieur à ma pensée. Dès que ce sera possible, demandez à Alquié [Ferdinand Alquié] si ce phénomène d’extériorité existe. Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout. Au milieu de la nuit, je ne suis plus qui je suis, je ne suis pas moi-même. Puis, quand je me réveille, je suis André Breton […] » (p 87).

C’est Radovan Ivsic qui accompagnera André Breton dans l’ambulance, le 27 septembre 1966, de Saint-Cirq-Lapopie à Paris. En route, à l’occasion d’un arrêt, André Breton lui demande : « Quelles sont les véritables dimensions de Lautréamont ? ». Ce seront les derniers mots prononcés par André Breton. Il meurt le 28 septembre 1966.

Livre ponctué de plusieurs photos et photomontages de Radovan Ivsic même, portraits ou des photos de la maison de Saint-Cirq-Lapopie, comme de quelques objets trouvés – ces dernières photos faites à la demande même d’André Breton. L’étoile de pierre, à huit angles, une ancienne parure faîtière, qu’il avait trouvée à Domme, en Dordogne, et qu’on peut voir encore aujourd’hui sur sa tombe, lui avait apparu, à Radovan Ivsic, comme son portrait analogique. Une seule photo qui n’est pas de lui, mais de Sperry Lea – montrant André Breton et Radovan Ivsic à l’hiver 1955.

 

Sanda Voïca

 


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A propos de l'écrivain

Radovan Ivsic

 

Radovan Ivsic, poète surréaliste croate, est né à Zagreb en 1921, et mort à Paris le 25 décembre 2009. À partir de 1941, il écrit des pièces de théâtre. En 1942, son poème Narcisse est désigné par le régime fasciste des oustachis comme un exemple d'art dégénéré, et ses textes sont interdits. En 1943, il écrit la pièce Le Roi Gordogane. En 1945, sous le régime communiste de Tito, ses pièces de théâtre ne sont plus autorisées à être jouées. En 1954, il part s'installer à Paris et se met à écrire en français. Il rencontre très vite André Breton et Benjamin Péret et participe aux activités du mouvement surréaliste. Joan Miró illustre son poème Mavena et il écrit sur des dessins de Toyen. Traductions des classiques de la littérature française en croate : Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, des pièces de Molière, Marivaux, Jean Giraudoux, Eugène Ionesco et des poèmes de Guillaume Apollinaire, André Breton, Tristan Tzara, Paul Éluard, Aimé Césaire. Après la dissolution du mouvement surréaliste en 1969, il fonde avec quelques amis, dont Toyen, Georges Goldfayn, Annie Le Brun, les Editions Maintenant, se proposant de continuer l'aventure, sans se réclamer de quelque appellation que ce soit. Dans les années 1970, il est peu à peu reconnu et réédité en Yougoslavie. A Paris, à partir de 2004, commence la publication en français de son œuvre poétique, Poèmes, aux Editions Gallimard. Suivent Théâtre (2005), Cascades (2006), rassemblement interviews, préfaces et courts essais. Il fut l'époux de Marianne Ivsic (peintre et poète) et d'Annie Le Brun, rencontrée en 1966.

 

A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux