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Rabah Robert touche ailleurs que là où tu es né, Lazare

Ecrit par Marie du Crest 21.05.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Théâtre, Les solitaires intempestifs

Rabah Robert touche ailleurs que là où tu es né, mai 2013, 126 pages, 15 €

Ecrivain(s): Lazare Edition: Les solitaires intempestifs

Rabah Robert touche ailleurs que là où tu es né, Lazare

 

Vaudeville tragique et poétique

 

Rabah Robert est le dernier opus d’une trilogie théâtrale, forme qui traverse l’histoire du théâtre depuis l’Orestie d’Eschyle jusqu’à l’œuvre de Claudel, Les Coûfontaine. Ici la trilogie fonctionne d’abord et avant tout à partir d’une « saga familiale » au centre de laquelle domine le personnage de Libellule, qui grandit et devient homme. Dans Passé – je ne sais où qui revient, Lazare fait allusion aux évènements de Guelma en 1947 ; dans la pièce suivante, il est question des cités et de la vie des jeunes gens, des adolescents, et dans cette ultime pièce, nous ne cessons de parcourir des territoires réels et invisibles entre l’Algérie et la France en quête d’un homme. Le titre d’ailleurs est là pour témoigner de ce va-et-vient historique, politique et intime. Lazare ne dit-il pas que ce nom, Rabah Robert, est « un nom qui se partage en là-bas et ici ». Libellule, son fils, s’exprimera ainsi, p.62 :

Rabah il s’appelle et son surnom c’est Robert

L’identité sonore R/B fonde comme une gémellité franco-algérienne. Le nom du personnage ou plutôt du fantôme qui apparaît et disparaît tout au long de la pièce est prolongé non par un véritable sous-titre mais par une extension syntaxique qui réaffirme cette dualité : ailleurs / là où. La liste des personnages d’une ampleur assez rare dans l’écriture dramatique contemporaine réunit des personnages dont la nationalité est définie, d’un côté les Algériens, Rabah Robert et sa femme Ouria, et de l’autre la femme française, porteuse de valises de « l’organisation », le général Bugeaud en personne. Tous les autres et ils sont nombreux sont justement dans un entre-deux, tels les enfants du couple, Libellule et ses deux sœurs, Bourgeron au nom français mais habitant de Bab-el-Oued.

Tout dans la pièce s’appuie sur une tension entre deux mondes. La pièce, à son commencement, relèverait d’un drame social : I Un nouvel appartement suivi de la didascalie quelque part en banlieue. Nous pénétrons dans le logement HLM d’une famille émigrée, dans sa cuisine. Les dialogues tournent autour de sujets du quotidien et pourtant très vite, p.23, le fantastique au sens où Todorov l’entend, surgit avec la première « apparition » en slip de Rabah Robert et sa très soudaine disparition après avoir adressé la parole à Faïence, sa fille aînée.

Ma fille, je suis mort et disparu…

Nous croisons d’autres personnages incertains, la mère de Rabah est aussi une apparition. Certains sont des métamorphoses animales y compris Libellule à un moment devenu mouton, ou bien un prince promis de l’une des sœurs, fiancé imaginaire et chien à sept chaînes. Foisonnement fantasmagorique, parade de cirque avec ses deux clowns et ménagerie des hiboux parleurs p.99-100. Le fantastique est horrifique et toutefois innervé à la fin de la pièce par l’Histoire de la conquête de l’Algérie. Le général Bugeaud, celui de la casquette, que Libellule veut tuer, revient du passé, prend la parole ou plus exactement sa tête seule signifie l’ordre d’enfumer les grottes où se trouvent des enfants, des femmes, épisode macabre de la prise de l’Algérie, dans les années 1830. La folie s’empare de lui, devenu spectre militaire. Son squelette rappelle le tableau de Van Gogh, le squelette qui fume. Il ne restera de lui que deux terribles orbites. Son crâne dit la vanité de son existence :

Rien ne nous soulage autant que le fait de devenir rien. P.124

La Guerre elle-même chante. La peinture elle aussi fait des apparitions. Lazare convoque des toiles de l’artiste hollandais (ses personnages, Libellule et Ouria partent à Amsterdam). Les tableaux sont d’une veine profane et religieuse : la Résurrection de Lazare, p.31 ; le café de nuit, p.46 ; la femme au tambourin, le squelette qui fume cité plus haut. C’est la mère, humble femme de ménage qui peint, qui « fait de la peinture vivante » et qui substitue au réel la beauté poétique du monde, d’un champ de blé. Lazare fait s’entrecroiser prose et vers, parole et chant. La mise en scène du texte comprend une partition musicale. La comédienne qui interprète le rôle de Faïence, Bianca Iannuzi, fait partie du groupe des musiciens. Lazare retrouve là une forme prolixe du XIX° siècle, le vaudeville qui rassemblait parties chantées et parties parlées, mais il n’est plus dans le registre de la légèreté, des histoires d’adultère, mais d’une quête terrible, celle des « évènements » d’Algérie, de cette guerre qui trop longtemps n’a pas dit son nom, et ce à travers la figure d’un collecteur de fonds du FLN, lui aussi jamais nommé explicitement. La pièce ne peut être fondée sur une unité. Les personnages voyagent en train, vont de Gennevilliers à la Kabylie. Les époques se brisent les unes contre les autres. Tout est présence et absence dans Rabah Robert, nuit et aube. Il faut réinventer une langue comme le fait souvent Ouria la mère, p.22 : ils mangeaient des forêts entières… Le père dont chacun parle est un objet poétique. Ouistiti, la cadette de Libellule dit, p.74 :

 

La moitié de moi est endormie,

Fantasme sur mon père

Et me tient comme un Tzigane

Couché dans une sorcière

Qui me fait souvenir du monde ancien.

 

Lazare invoque aussi bien des auteurs de théâtre comme Shakespeare, H. Müller ou Tchékhov qu’un poète et dramaturge comme Pouchkine, nous disant ainsi que son écriture ne fait pas le choix d’un genre littéraire, d’un mode d’expression, mais qu’elle se transforme à travers le foisonnement des formes. Il n’y a que du multiple, qu’un nom arabe et français.

La pièce a été créée dans une mise en scène de l’auteur avec la compagnie Vita Nova, en coproduction avec le TNB dont la directrice adjointe, M.O. Wald, décédée en 2011, est la dédicataire, et le Studio-Théâtre de Vitry entre autres en novembre 2012.

 

Marie Du Crest

 


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A propos de l'écrivain

Lazare

 

Lazare, né en 1975, est auteur, metteur en scène, improvisateur. Formé au théâtre du Fil, devenu comédien, il joue sous la direction de S. Nordey, J. Nadj, I. Stanev… Il se produit régulièrement avec des musiciens ; il participe régulièrement au festival Jazz nomades. Il fonde en 2006 la compagnie Vita Nova avec laquelle il crée ses propres pièces.

Les autres pièces de la trilogie, chez Voix navigables 2010 :

Passé-je ne sais où qui revient

Au pied du mur sans porte

 


A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.