Identification

Quichotte, Autoportrait chevaleresque, Eric Pessan

Ecrit par Emmanuelle Caminade 28.02.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Fayard

Quichotte, Autoportrait chevaleresque, janvier 2018, 420 pages, 20 €

Ecrivain(s): Eric Pessan Edition: Fayard

Quichotte, Autoportrait chevaleresque, Eric Pessan

 

Entraîné dans le sillage de ce chevalier errant ivre de lectures préférant « l’illusion à la patiente résignation », Eric Pessan, qui conçut la folie de se vouloir écrivain à une époque où « le monde réel se fout de la littérature », entre de manière ludique et avec une grande liberté dans le vertige du mythique Quichotte, ce livre multiple maintes fois repris qui s’avère « tout à la fois un roman d’aventures, un plaidoyer déguisé du pouvoir de la littérature et un jeu littéraire qui tient du labyrinthe ».

« Alors, je me dis que le monde a beau avancer avec orgueil vers l’abîme, j’ai les armes de quelques phrases ».

Notre monde va mal ; injuste, indifférent et pragmatique, il est uniquement régi par le profit. Et l’avenir paraît bien sombre, générant un grand sentiment d’impuissance. « Jamais monde n’a plus nécessité la venue d’un chevalier errant ».

Chevauchant son texte pour défier « les géants pessimistes et matérialistes », empruntant ses armes au héros de Cervantes et les brandissant haut et fort pour redonner espoir à tous les miséreux, les exploités et les opprimés, l’auteur va ainsi prolonger le récit divertissant des aventures du vieil hidalgo et de son fidèle écuyer en inventoriant avec lucidité et de manière très concrète les dérives quotidiennes de notre monde moderne dans une fiction sociale délirante, tout en se livrant à un autoportrait et en clamant sa joie d’écrire et sa foi en la littérature.

Quichotte, autoportrait chevaleresque se calque sur son modèle, Eric Pessan adoptant « le confort d’une structure préétablie » : deux parties de cinquante-deux chapitres pour la première et de soixante-seize pour la seconde dont l’écriture, à défaut d’être séparée par neuf années, s’enchaînera après le respect d’une pause de neuf jours ! Dans le Prologue par contre, il préfère respecter les contraintes en usage à l’époque de Cervantes, faisant appel aux recommandations de quelques pairs (Antoine Volodine, Nicole Caligaris, Christian Garcin, Pierre Senges, Marie Cosnay, Emmanuelle Pagano, Arno Bertina et Christophe Fourvel), plutôt que de confier ces lignes à des personnages imaginaires comme le fit son maître espagnol.

C’est l’épisode de la grotte de Montesinos qui permet à l’auteur d’arracher ses deux héros à leur XVIIème siècle ibérique pour les propulser dans une ruelle parisienne d’aujourd’hui où il vont renaître dans un univers n’obéissant à aucune loi familière et causer « un beau bordel », prétexte pour lui à dénoncer la folie ordinaire de notre monde en jouant notamment sur le comique de situation et les anachronismes.

Sans jamais tuer, notre chevalier va s’employer à punir les méchants, les puissants mais aussi, dans la deuxième partie, à empêcher les malheurs, non seulement à Paris et en France mais dans le monde entier, tant sa présence est partout nécessaire pour anéantir le dragon. Et si, tel Zorro ou Robin des bois, il sort toujours victorieux, il n’empêche que globalement sa tâche s’avère impossible, que « les mille têtes de ceux qui exploitent cyniquement les opprimés » semblent toujours repousser. Mais l’important est d’avancer, de conserver ses rêves et ses espoirs.

A ces aventures héroïques aux multiples rebondissements dont le burlesque n’ôte pas toute gravité, se mêlent les questionnements et les commentaires de l’auteur sur sa vie et son métier d’écrivain, sur sa conception de l’écriture et de la littérature. Et une sorte de basse continue vient scander le tout, dans laquelle l’auteur énumère sur le mode admiratif, avec un militantisme social vibrant parfois un peu candide, la somme des petits exploits quotidiens accomplis par tous ces héros ordinaires qui réussissent malgré les frustrations et les humiliations, malgré la dureté de leur vie, à ne jamais mettre le genou à terre : « je veux parler de ce qu’il faut d’héroïsme pour vivre jour après jour dans un monde qui semble nous nier ».

Et tout comme alternent le « il/ils » du récit d’aventures et le « je » de l’autoportrait (parfois enrichis de quelques adresses au lecteur), le réel et la fiction sans cesse se côtoient, s’entremêlent et s’entrechoquent – même dans le fil a priori réaliste de l’autoportrait où l’auteur, au cours de la fête donnée chez lui pour ses amis, fait se rencontrer malicieusement, outre quelques personnages de roman, les « illustres auteurs bien vivants malgré leur mort » ayant nourri son écriture qu’il y a aussi invités : Cervantes, Kafka, Pessoa, Faulkner, Camus, Borges, Perec, Gary/Ajar, Duras, Calaferte, Brecht, ou Thomas Bernhard…

Quichotte, autoportrait chevaleresque résonne comme un triple hommage : au Quichotte et à ses deux héros (auxquels l’auteur semble parfois s’identifier), à tous ces héros anonymes du quotidien, et à la littérature. Un hommage qui malheureusement est un peu altéré par la longueur du livre qui aurait gagné – notamment la deuxième partie – à être fortement élagué.

On regrette ainsi qu’Eric Pessan écrive surtout – il nous le confesse – en avançant au gré de ses envies et de ses intuitions, sans trop regarder en arrière. Quel que soit l’intérêt de ses remarques, il est en effet ainsi amené à se répéter et, si la première partie fonctionne bien, il peine à renouveler les aventures de ses deux héros dans la seconde. Quant à l’hommage aux héros ordinaires, touchant au début, il finit par devenir lassant.

On se laisse néanmoins porter un peu paresseusement par ce livre qui se lit sans déplaisir. On apprécie la modestie et la sincérité de l’autoportrait et s’amuse de ces aventures burlesques qui rappellent nos lectures d’enfant, et on goûte surtout le très bel hommage rendu à la littérature.

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu : 1052

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Eric Pessan

Éric Pessan, né en 1970 à Bordeaux, est un écrivain français. Il est auteur de plusieurs romans, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que des textes en compagnie de plasticiens. Il anime également des rencontres littéraires et des débats, ainsi que des ateliers d’écriture. Il collabore aussi régulièrement au site Remue.net.


Romans


2001 : L'Effacement du monde, La Différence
2002 : Chambre avec gisant, La Différence
2004 : Les Géocroiseurs, La Différence
2006 : Une très très vilaine chose, Robert Laffont
2007 : Cela n'arrivera jamais, éditions du Seuil, collection Fiction & Cie


A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.