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Qui vive, Colin Lemoine (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 08.11.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Qui vive, Colin Lemoine, Gallimard, coll. Blanche, janvier 2019, 120 pages, 12,50 €

Qui vive, Colin Lemoine (par Matthieu Gosztola)

Écrire, c’est un mouvement sans cesse recommencé qui cherche à saisir ou à entourer, dans son avancée, dans son détour (nostos) sans cesse reconduit, cela même (celui-là même) qui s’est évanoui, qui s’est enfui, qui s’est enfoui, et qui, de facto, ne peut (plus) être saisi. C’est un mouvement de vie, de vivant, – un mouvement emporté par l’amour ; un mouvement que l’amour rend possible et même nécessaire.

« Je n’ai rien d’autre à te substituer, Alain, que ce livre », que ces poèmes en prose*, « que cette effigie, que ce portrait de toi, ce portrait, comme dit Pascal, qui “porte absence et présence, plaisir et déplaisir”. […] Il me faut venir à toi en ami, […] m’imposer une langue qui parle la tienne, une prosopopée qui te redonne la voix ».

Là est l’ambition avouable. Qui en cache une autre. Folle, celle-là. Belle comme tout. « [J]e veux par ce livre […] mettre ton corps », entier, – non comme une abstraction mais comme une chair et une âme mêlées, le cœur aurait-il cessé de battre, le sang de circuler –, « dans mon souvenir ». Et, ailleurs : « Je voudrais coaguler ta sève, ton sang, ton urine, ta sueur et ton sperme évaporés, minéraliser tes fluides constellés, toute cette fuite du temps. Je voudrais te fossiliser, te pétrifier. Ces pages sont une pierre et une prière, vers le ciel et dans la terre ».

Le souvenir de l’auteur se veut, doit s’affirmer, se reconnaître « mausolée ». Pour autant, la mémoire est-elle le destrier (car vivre est un combat) sûr et fidèle nous permettant de rejoindre le lieu chéri à la vitesse du vent, avant la tombée de la nuit, avant la germination du froid ? De même « que l’on peut discerner des silhouettes à travers une vitre souillée par la pluie, des souvenirs peuvent être embrumés mais précis. Les traits et les cernes effacés, les images issues de [l]a mémoire peuvent resplendir plus justement, plus largement, telles ces formes filtrées par des vitraux d’autant plus limpides que l’on ne perçoit plus leurs plombs ».

Oui ? Le souvenir n’est-il pas plutôt pinceau de l’imaginaire faisant son travail de pinceau, discourant en embrassant la bouche, le front, les yeux du tableau de nos journées et de nos nuits révolues ; le souvenir n’est-il pas plutôt main allant et venant, si preste que son mouvement passe inaperçu, dans le seau d’eau du temps pour remodeler ce qui fut vécu, faits marquants ou broutilles, lesquelles brillent ou brilleront, grâce à la patine du temps, d’un éclat nouveau, ou sont ou seront quelques-unes des pierres, seraient-elles petites, contribuant à l’élévation de l’édifice d’une mythologie personnelle par quoi l’on offre – car c’est cela aussi, vivre – un surplus de sens à son existence ?

Et l’auteur d’avouer : Je nous mens, Alain. Car il eût été trop simple de vivre la mémoire comme une épiphanie sensible. Des doutes, des vacillements, il y en eut de nombreux. Enfant, constatant que ma mémoire était moins agile avec les faits avérés qu’avec les effluves ressentis, comme si la sensation devait tristement triompher de la raison, je tâchais ainsi, non sans une certaine morbidité, de la mettre à l’épreuve, de la doubler de suspicions afin qu’elle retombât toujours en eaux troubles. Je doutais d’elle comme l’on se méfie d’une fausse amie – ainsi que l’on désigne les pièges peuplant ces langues étrangères que l’on croyait familières.

Ailleurs : Ma mémoire honteuse, Alain, n’avait rien à voir avec la volupté de la remembrance, elle visait juste à lutter contre la fuite du temps, à endiguer la catastrophe qu’occasionnaient chez moi les éloignements comme les ruptures. Si vivre revenait à multiplier les pertes, se souvenir consistait, autant que faire se pouvait, à enrayer cette ruine immonde.

Ailleurs : J’aimerais essayer de restituer vos paroles, Alain, mais je m’aperçois que ma mémoire impressionniste, agile pour rapporter des parfums oubliés, pour faire resurgir les choses incrustées, interdit toute réminiscence véridique. Je peux encenser, jamais commémorer. Ma mémoire ressemble à l’ivresse, elle flotte dans cette région indéterminée où le flou le dispute à la clarté, en cette zone ébranlée où tangue la conscience mais jamais la certitude. Par la mémoire, j’adhère simultanément au réel et à l’imaginaire, je superpose l’un et l’autre avec une ardeur algébrique. Par la mémoire, seule opération vivante qui conjoigne le retour et la perte, la vie et la mort, les choses ensevelies reviennent et deviennent infaillibles. Par elle, j’accède au mystère sans médiation, à l’immédiateté de la vie. Se souvenir, c’est déjà croire.

Ailleurs : J’hésite à poursuivre, à remonter à toi dont je ne dispose de presque rien. Quatre ou cinq souvenirs, pas de photographie, ni de témoignage. Ton visage éclaté, en l’absence de faits et d’indices, puis-je en recoller les morceaux, en suturer la vérité ? Le souvenir est une cristallisation et ton corps une menue concrétion – de plausibilités, de déductions, de corollaires et de retranchements. Il me revient sans doute d’affiner encore, et ce pour que ta silhouette surgisse des démembrements. Imposée par l’aridité de ma mémoire, l’unité de lieu et d’action est un joug bien involontaire que peut sans doute excéder la fouille du temps, jamais unitaire. Mais le puis-je ? Puis-je toucher en pensée ta présence envolée, comme défaite, renoncer aux espaces et aux drames, opérer des conjugaisons lointaines et des concordances – conditionnelles et indicatives –, déjouer les nostalgies grammairiennes, les syllogismes comme les faux amis ? Cela me demande d’être précis malgré la buée de l’éloignement, d’être infiniment vigilant. Sur le qui-vive. J’ai mal au ventre, et aux yeux, mais je te dois bien cela : une reconnaissance implacable. Alors seulement soustrairai-je un peu de toi à l’ingratitude de nos oublis.

L’ingratitude de ses oublis ? Colin Lemoine aimerait draguer avec suffisamment de brio la déesse Mnémosyne, pour pouvoir « conclure » avec elle. Personnification de la « Mémoire », sœur de Kronos et d’Okéanos, elle est la mère des Muses. Elle est omnisciente : selon Hésiode (Théogonie, 32, 38), elle sait « tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera ». Lorsque le poète est possédé des Muses, il s’abreuve directement à la science de Mnémosyne, c’est-à-dire – surtout – à la connaissance des « origines », des « commencements », des généalogies…

L’ingratitude de nos oublis ? La grande force de Qui vive est d’aller finalement à rebours de cette idée, c’est de faire de l’oubli, des non-dits, des fêlures et fissures, des silences, des manques, la fondation du livre, la structure invisible par quoi il prend forme, et nous émeut.

Et, confessant la « forme d’inviolabilité » que modèle, pour soi, un « oubli incontestable », l’auteur nous amène, par son livre, à réfléchir plus largement à cette façon soudaine ou progressive qu’ont des événements – des paysages, des mots, des visages, des faits, des chiffres, des frissons – de prendre congé de nous. Congé après quoi nous luttons. Marchant (c’est en tout cas ce qu’il nous semble) légèrement à côté de notre (illusoire, tant être poreux est ce qui nous fonde) totalité : de notre unité dans sa richesse invariablement vivante et communicante.

Si l’oubli est part intrinsèquement constitutive de notre être, ce n’est pas parce que nous sommes friables dans notre insondable vanité (d’être vivant et pensant) et que nous nous devons ainsi d’accueillir – bellement – le vide, offerts que nous sommes, peu à peu, à tous les vents (c’est le don que nous fait la vie, dans l’élaboration de son cours, d’être ainsi offerts ; de devenir). Tisse tisseur de vent, ainsi que le professait James Joyce dans UlysseLe vide habitera tous ceux qui tissent le vent.

Non, si l’oubli est présent en nous, suivant une telle floraison, et graduellement jusqu’à ce que l’ensemble (l’ensemble ?) de notre intériorité soit, au crépuscule de notre vie, ce qui fleurit si fort : ce qui fleurit en vide, en rien (le rien est sublime), – si l’oubli est tel, c’est parce qu’il est la part la plus précieuse (la moins atteignable) de notre humanité.

En acceptant (de facto) en nous ce qui apparemment se retire, ce qui survient pour prendre, un peu plus tard, la fuite, nous nous acceptons nous-mêmes, dans notre éphémère. Dans notre beauté (tant la beauté, et le trouble qui en émane, renvoient toujours, d’une façon ou d’une autre, à l’éphémère déchirant). Et nous nous acceptons avec fierté, avec humilité (avec la fierté que chante l’humilité) : car nous savons (d’un savoir informulé) que l’oubli n’est pas, non, ce qui a disparu. En ayant pris congé, cela même qui a été oublié continue de tisser ses flammes en nous, feu paradoxal. Ce qui est oublié continue de vivre, de palpiter, cœur dans l’absence (abrité par l’absence), qui nous fait ; qui nous fait nous construire, jour après jour, jusqu’au dernier instant. L’oubli est cette présence sensible en retrait, qui ne se dit pas comme présence mais nous fonde, à jamais, comme présent. Et la grande force de Qui vive de Colin Lemoine est de poser, en poèmes, seraient-ils frères de la prose, sur notre front ce baiser de connaissance : sceau apposé sur les lèvres du jour, ou de la nuit.

 

Matthieu Gosztola

 

* Oui, il fallait des poèmes, seraient-ils en prose, pour accueillir un mort. Comme l’a théorisé Blanchot dans L’Espace littéraire, « [l]’espace où tout retourne à l’être profond, […] où tout meurt, mais où la mort est la compagne savante de la vie, où l’effroi est ravissement, où la célébration se lamente et la lamentation glorifie, l’espace même vers quoi “se précipitent tous les mondes comme vers leur réalité la plus proche et la plus vraie”, celui du plus grand cercle et de l’incessante métamorphose, est l’espace du poème ». Remarquons du reste que la succession des titres de chapitres de Qui vive et la sobriété qui a préludé à leur choix, à elles seules, sonnent poème : Ta mort / Ma mère / Ma place / Ton corps / Ta religion / Les tiens / Leur professeur / Ta compagne / Votre style / Ma mémoire / Ton sexe / Mon œil / Ton odeur / Mon père / Sa vieillesse / La courbe / Un monde / La douleur / Ton image / Ta voiture.


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com