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Quand on s'embrasse sur la lune, Stephen Tunney

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 18.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Jeunesse, Albin Michel

Quand on s’embrasse sur la lune, traduit (USA) Dorothée Zumstein, Albin Michel, Wiz, octobre 2012, 491 p. 19,50 €

Ecrivain(s): Stephen Tunney Edition: Albin Michel

Quand on s'embrasse sur la lune, Stephen Tunney

 

A quoi ressemblerait la Lune, une fois colonisée par les hommes, une fois son atmosphère rendue supportable ? Nous voici bien au-delà des perspectives offertes par Arthur C. Clarke. Après quelques siècles d’occupation, l’astre est devenu un double glauque et délabré de la Terre. Des cités polluées et surpeuplées reliées par des autoroutes bondées sont éparpillées sur un territoire demeuré hostile, se détachant sur un ciel artificiel rougeâtre.

De cette colonisation sont nés des animaux lunaires d’un blanc polaire, colibris géants ou élans carnivores et une affection étrange qui touche les individus dits Cent pour Cent Lunaires : la SOL, symbolanose oculaire lunoptique. Le héros de ce roman, Hieronymus Rexaphin, en est atteint comme beaucoup d’autres habitants de la Lune : l’adolescent est contraint de porter de lourdes lunettes afin de protéger les autres de son regard. Car ses yeux doivent rester dissimulés, ils sont extrêmement dangereux : une fois exposés, ils peuvent provoquer des crises de folie, détraquer le cerveau de ceux qui découvriront leur couleur, la quatrième couleur primaire.

« Il ne s’agissait ni d’une banale couleur ni d’un mélange de couleurs, mais d’une nouveauté absolue ».

Or, les autres hommes ne peuvent supporter d’être confrontés à cette aberration et sont considérés comme les victimes d’un attentat oculaire, crime gravissime passible de prison. Cette situation fait des Cent pour Cent Lunaires des individus craints, isolés, auréolés de mystère, contraints à ne pas se lier les uns aux autres.

« Aucun Cent pour Cent Lunaire n’était jamais autorisé à se rendre sur Terre ».

L’adolescent n’accorde que peu d’importance à tout cela. Il se plie aux règles. Il tente de mener une vie de lycéen la plus normale possible, en occultant le fait que son père soit obligé de s’occuper de sa mère dépressive, pleurant à chaudes larmes dans son lit à longueur de journée. A l’insu de tous, Hieronymus partage ses journées entre la classe des brillantes Têtes et celle des cancres dits Tarés. Brillant en littérature, en histoire, il doit rattraper ses cours de sciences parmi les élèves les plus faibles. Il est ainsi ami avec une élève d’exception, Slue, elle aussi Cent pour Cent Lunaire, et Bruegel un garçon fruste mais sympathique. Ces deux mondes n’auraient jamais dû se rencontrer mais des circonstances étranges amènent Hieronymus à commettre l’irréparable.

Lors d’une sortie scolaire dans la Zone Un du LEM, lieu historique laissé à l’abandon et devenu un quartier malfamé, il fait connaissance avec une jeune Terrienne en transit pour des vacances bas de gamme sur une planète voisine. Leur attirance réciproque entraîne l’inévitable demande : la jeune fille veut voir les yeux du garçon. Celui-ci finit par céder. La réaction est extrême et violente, la jeune fille manque de perdre l’esprit et les deux adolescents parviennent avec peine à la ramener à l’hôtel où l’attendent des parents morts d’inquiétude. Ils se promettent de se retrouver le lendemain. Mais la Police oculaire est déjà sur les traces du criminel : la jeune fille est manipulée pour le dénoncer, le père de Hieronymus est mis en prison. Ce dernier échappe de justesse à l’inspecteur Schmet, spécialiste des Affaires Oculaires et met tout en œuvre pour se rendre sur les lieux du rendez-vous promis.

Une longue soirée commence où Hieronymus va affronter la vérité de son statut et de celui de tous les Cent pour Cent Lunaires, la vérité sur ses propres sentiments. A bord d’une voiture antique conduite par un Bruegel peu habile, accompagné par une Slue en colère contre lui, les voilà en route pour la Zone Un du LEM et très vite complètement perdus dans la partie sauvage de la Lune. Ils y découvrent une ville étrange qui leur révélera la réalité du traitement infligé aux Cent pour Cent Lunaires, une bibliothèque gigantesque qui rassemble des millions de livres en papier, derniers vestiges d’une culture non modifiée. Deux de leurs amis viennent les dépanner et les aider dans leur entreprise. Les jeunes gens se livrent alors à une course contre la montre pour apporter les preuves des faits qu’ils ont découverts et échapper à une police au service d’un gouvernement manipulateur.

« Nul ne songeait au garçon mort, à l’autre bout du collège, dont le corps était à cet instant même transporté à la morgue centrale de la mer de la Tranquillité. Personne ne découvrit jamais ce qui s’était passé. C’était un non-événement comme il y avait des non-couleurs ».

Cette œuvre de science-fiction se révèle assez atypique. Elle se construit sur une intrigue aux rebondissements réussis, distillant adroitement ses révélations et associant suspens et humour. C’est aussi un portrait d’adolescent confronté à la différence, à la discrimination et qui doit se confronter à son passé comme à l’engagement politique et personnel. La deuxième partie du roman exploite pleinement ces aspects et se fait vraiment trépidante. On adhère moins à la mise en place relativement longue, à certains excès dans la description des différents personnages : les Tarés sont à la limite de la caricature et de l’obscénité, l’inspecteur ressemble à un automate peu crédible soudain torturé par des remords et des souvenirs lancinants. En ce sens l’écriture de Quand on s’embrasse sur la lune se révèle par moments quelque peu inégale. Il n’en demeure pas moins un bon roman d’aventure et de science-fiction accordant une large place aux sentiments et aux relations des personnages. Il réalise en somme une habile synthèse entre des genres littéraires très différents et trop souvent associés à des publics ciblés et genrés.

Roman à partir de 13 ans

 

Myriam Bendhif-Syllas

  • Vu : 2016

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A propos de l'écrivain

Stephen Tunney

 

Stephen Tunney est écrivain, peintre et musicien. Il partage sa vie entre Paris et New York.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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