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Quand la lumière décline, Eugen Ruge

Ecrit par Etienne Orsini 27.10.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Langue allemande, Les Escales

Quand la lumière décline, trad. de l’allemand Pierre Deshusses, août 2012, 423 p. 22,95 €

Ecrivain(s): Eugen Ruge Edition: Les Escales

Quand la lumière décline, Eugen Ruge

 

Bien souvent les sous-titres en disent plus que les titres. Tel est le cas du roman d’Eugen Ruge qui porte ce chapeau éloquent : roman d’une famille.

Il pourrait bien, de fait, n’y avoir qu’un seul personnage dans ce livre : la famille Umnitzer avec ses avatars, membres à part entière ou pièces rapportées.

La tribu naît avec la révolution spartakiste, lorsque Wilhelm, avec autant de conviction que d’opportunisme, adhère au parti communiste allemand. De période antérieure, il n’est pas question.

Dans un parallélisme remarquable, l’année 2001 sonne le glas du clan. Le lendemain de l’effondrement des deux tours, quand le livre s’achève, Kurt et Alexander, les fils et petits-fils de Wilhelm semblent bien mal en point. Et ce n’est pas Markus, le dernier né de la lignée, qui, entre deux séances de dope, reprendra le flambeau. D’ailleurs, est-il encore de la famille lui qui traite son père de sale con et son arrière-grand-père de ptérodactyle ?

Le roman proprement dit se déroule sur la période 1952-2001 entre Mexico, Berlin et… Mexico. Est-ce la décision de Wilhelm et Charlotte de quitter leur agréable villégiature mexicaine pour rejoindre, pleins d’enthousiasme socialiste, la toute nouvelle République Démocratique Allemande qui va précipiter la chute du clan et enclencher le déclin de la lumière ? On est en droit de le penser. Les débuts en R.D.A. augurent mal : « Le vent glacial avec lequel les accueillit la nouvelle Allemagne ne sembla avoir aucune prise sur Wilhelm. Bien droit, il traversa la zone portuaire d’un pas glorieux et sûr, une main sur le rebord de son chapeau – on aurait dit qu’il connaissait l’endroit. Charlotte trottinait derrière, la tête rentrée dans les épaules ». Déjà, sur le bateau, Charlotte avait éprouvé un violent mal de mer, ce dont son époux s’était étonné car, à l’aller, elle n’avait rien éprouvé de cette sorte. Tout se passe donc comme si l’Allemagne aussitôt regagnée commençait à projeter ses divisions sur le couple.

Pourtant, nous ne sommes pas ici dans une fiction historique. Si l’Histoire influe sur le destin du clan Umnitzer, ce n’est pas tant en chaussant de gros sabots ou des bottes de soldats qu’en entretenant des mythes dans les esprits.

Ce vantard de Wilhelm, son existence durant, se targuera d’exploits personnels menés aux grandes heures du socialisme. Autant de demi-mensonges qui ne tarderont pas à s’éroder pour faire place à d’autres inventions forgées cette fois par le néo-libéralisme ambiant.

Une scène mémorable du roman montre Kurt et son fils Sacha se livrant à une virulente bataille de chiffres : « – Quatre-vingts millions de morts, criait Sacha. Quatre-vingts millions ! » « – Deux milliards criait Kurt […] oui, les enfants en Afrique, hurlait Kurt. Qu’est-ce qu’il y a de drôle là-dedans ? ». Et entre ces répliques, Madame (comprendre : Irina) d’éplucher ses patates ou d’enfourner son oie à la Bourguignonne ! Car Eugen Ruge, avec ce livre parsemé d’évocations de scènes domestiques, donne la primeur à l’intimité. Intimité matérielle, mais aussi intimité psychologique : les conflits père-fils se reproduisent de génération en génération et chacun lutte pour sa survie, avec des difficultés grandissantes ! Quand Wilhelm à force de mensonges avait trouvé sa place dans l’ancien monde, Kurt y parvient encore un peu en écrivant des livres, mais Sacha erre déjà, de femme en femme, de ville en ville, de pays en pays. Markus, lui, semble encore plus paumé.

Si ce premier roman a tant séduit (son auteur a obtenu en 2011 le Deutscher Buchpreis), c’est certainement en raison de l’équilibre subtil qu’il atteint entre l’intime et l’historique mais davantage encore par sa construction.

Pas d’ordre chronologique, pas de narrateur unique. Les chapitres s’organisent autour de quelques dates-clefs correspondant à des moments importants pour les personnages : 1952 et 2001, mais aussi 1989 où Wilhelm reçoit chez lui à l’occasion de l’obtention d’une décoration, etc… Et ces moments pêle-mêle d’être éclairés par les « je » des sept personnages.

Eugen Ruge vendange, l’air de rien, les vignes de l’anodin pour en tirer le meilleur cru.

 

Etienne Orsini


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A propos de l'écrivain

Eugen Ruge

 

Né dans l'Oural en 1954, Eugen Ruge est mathématicien de formation. En 1988, il décide de passer à l'Ouest. Depuis la chute du Mur, il travaille essentiellement pour le théâtre et la radio comme auteur et traducteur officiel de Tchekhov. Son premier roman, Quand la lumière décline, inspiré de l'histoire de sa famille, a été récompensé par la distinction littéraire la plus prestigieuse en Allemagne, le Deutscher Buchpreis

 

(source : Decitre)

 

A propos du rédacteur

Etienne Orsini

 

Né en 1968, Etienne ORSINI, après des études de droit et de lettres modernes est aujourd’hui bibliothécaire de profession et poète « de passion ». Son cinquième recueil  paraîtra au Nouvel Athanor en 2013 tandis que plusieurs de ses textes ont été retenus pour figurer dans des anthologies : L’Année poétique 2007 (Seghers), L’Anthologie de la prière contemporaine (Presses de la Renaissance, Paris, 2008), Sables (Poésie-Images, 2010), Transparence (Poésie-Images, 2012). Ses poèmes, souvent lapidaires, témoignent d’un sentiment d’incompréhension, mêlé d’étonnement, vis-à-vis du monde. Il donne aussi régulièrement des concerts de polyphonies corses et participe à des expositions de photographies (Espace Icare, Issy-les-Moulineaux, septembre-octobre 2012).