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Quand bien même, Isabelle Bonat-Luciani

Ecrit par Thierry Radière 08.06.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Carnets du dessert de lune

Quand bien même, mai 2016, 75 pages, 12 €

Ecrivain(s): Isabelle Bonat-Luciani Edition: Carnets du dessert de lune

Quand bien même, Isabelle Bonat-Luciani

 

Quand bien même est le premier recueil que publie Isabelle Bonat-Luciani. Il s’agit d’un ensemble de poèmes narratifs et incarnés dont la particularité est de combiner vers libres et prose poétique. Tout commence par la découverte d’un carnet, qu’on peut imaginer comme étant l’élément déclencheur de cette écriture frénétique :

« Ce carnet est là.

Il ne sert à rien je n’ose pas le toucher

Il est là

Il est là à ne servir à rien

Il est là au cas où ».

Contrairement à ce que pense la narratrice, ce carnet va lui servir à mettre noir sur blanc ce qu’elle n’est jamais parvenue à dire jusqu’à maintenant. Elle choisit la poésie comme mode d’expression. Cela lui permet de jouer avec ses sens, les mots, les images, les souvenirs et les désirs sans aucune retenue :

« J’ai l’absence un peu plus

ou un peu moins

selon une odeur qui passe dans la rue

et qui vient frotter un coin

encore présent ».

Il s’agit bien là d’évocations excentriques où tout se mélange, comme si la mémoire n’avait plus la force de distinguer le vrai du faux. La ténacité des effluves permet à l’écriture d’aller plus loin, de chercher encore et encore des preuves d’existence, dans le présent mais aussi dans le passé.

« On pouvait s’y promener

longuement dans son jardin

pas de là à se perdre

mais suffisamment pour s’égarer

au fond de soi

entre les allées parmi les arbres »

L’imparfait – temps de l’affectif –, le présent mais aussi le futur se côtoient et s’interpénètrent à l’instar d’un rêve ou un cauchemar, parfois. Les limites et les êtres y sont flous :

« Les contours

me tiennent

pour consolée »

mais obsédants, tels des ludions que la narratrice secouerait de ses mots :

« Je sors.

Je vais faire l’amour avec Nick Cave.

Je sais bien qu’on est le matin

et qu’il fait plein jour.

mais il sait faire tomber mes nuits

sans que j’ai besoin de lui demander.

Avec lui je mets

du rouge à lèvres rouge

et rien d’autre ».

Le sentiment d’imprécision qu’on peut éprouver à la lecture de ces poèmes est accentué par l’abondance des pronoms personnels sujets. Qui est ce « Il », « Elle », « Tu » parsemant les textes, tels des cailloux semés sur le chemin (de la vérité) ? Certainement autant d’indices offerts à l’imaginaire du lecteur afin qu’il rassemble lui-même les pièces du puzzle. Mais de toute évidence, l’ombre du père absent, de la mère et ses secrets, de l’amant disparu est toujours là, à narguer, page après page, l’hypersensibilité de la narratrice.

« Mon père avait un coffre chez lui

pour mes petits cadeaux

qu’il fermait à double tour ».

« La mère sans ombrage

Lui avait raconté

Que les deux fusionnelles

Portaient en elles

Les tourments

Identiques aux leurs

Dans l’ombre

De ce cher disparu ».

Entre le complexe d’abandon et les histoires de fusion, les poèmes racontent le manque sous toutes ses formes et avec une grande sensualité.

La mort :

« Un jour mon est mort.

J’ai voulu le voir.

J’ai voulu le voir mort »

l’incompréhension :

« Il va où exactement

L’amour quand il s’en va.

J’aimerais bien savoir

sa planque »,

les regrets et l’attente :

« Peut-être

qu’il aurait fallu

le prendre

l’instant

le saisir

à pleine bouche »

« Parfois, j’aimerais qu’il soit près.

Parfois, je sais que ça n’arrivera jamais

et j’attends »

sont autant de variations imagées sur l’amour – thématique centrale du recueil.

La narratrice est à la fois témoin et actrice de sa vie réelle ou fantasmée. Ce carnet lui permet aussi – en dépit des faits qu’elle y note – d’y inscrire sa mémoire (poétique), son amour pour les mots, son désir d’inviter le lecteur à la suivre dans ses tribulations intérieures. Elle s’adresse ouvertement à lui à la fin, en énumérant tout ce qu’il retrouvera d’elle le jour où il ouvrira son portefeuille, quand elle aura disparu. Les dernières pages sont d’une justesse émouvante :

« Tu sauras que je n’ai jamais encaissé ce chèque de ma mère.

Tu sauras que j’achète mes CD chez un disquaire du coin.

Peut-être tu verras des deux jetons, un rouge, un vert, du caddie ».

Quand bien même est un recueil mélancolique, universel – en raison aussi de sa polysémie –, intimiste, et qui malgré les apparences, obéit du début à la fin à une structure singulière : le lecteur est constamment interpellé. C’est là que réside sa force et sa pertinence.

Avec ce premier texte, Isabelle Bonat-Luciani s’impose d’emblée comme une auteure dont la voix comptera parmi les plus singulières de ce début du vingt-et-unième siècle. Elle n’a pas fini de faire parler d’elle.

 

Thierry Radière

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A propos de l'écrivain

Isabelle Bonat-Luciani

 

Isabelle Bonat-Luciani est née en 1974. On peut lire certains de ses textes dans les revues de poésie et de création littéraire suivantes : Autours des auteurs ; remue.net ; Terre à ciel ; People are strange ; Ce qui reste ; Métèque ; La Piscine ; Marlène Tissot et Compagnie ; Le Festival Permanent des Mots. Elle vit et respire à Montpellier, tente de voler aux riches pour donner aux pauvres, ne craint pas la kryptonite, est plutôt punk et parfois poète. Elle tient aussi un blog L’un dans l’autre que vous pouvez consulter à l’adresse suivante http://isabonat-luciani.blogspot.fr/

 

A propos du rédacteur

Thierry Radière

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Rédacteur

 

Thierry Radière vit et travaille comme professeur d’anglais à Fontenay-le-Comte en Vendée. Poète, romancier, nouvelliste, il est publié dans de nombreuses revues et a plusieurs livres à son actif. Il tient un blog littéraire « sans botox ni silicone » que vous pouvez consulter en cliquant sur le lien suivant : http://sbns.eklablog.com