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Promo Václav Havel, Création de huit pièces courtes de Mark Ravenhill, War and Breakfast

Ecrit par Marie du Crest le 28.08.14 dans La Une CED, Les Chroniques

Promo Václav Havel, Création de huit pièces courtes de Mark Ravenhill, War and Breakfast

 

En 2012, le festival des Nuits de Fourvière à Lyon a décidé de parrainer les promotions de l’ENSATT, voisine du site romain où ont lieu les spectacles. Les étudiants sont placés sous la direction d’un metteur en scène de renom, pour cet ultime travail, fin de leur savant apprentissage avant d’entrer dans le monde professionnel. Jean-Pierre Vincent à la tête de sa compagnie Studio libre crée avec les douze jeunes comédiens de l’école la version française de War and Breakfast, ensemble de pièces courtes du britannique Mark Ravenhill. Du premier volume édité aux Solitaires Intempestifs, seule la pièce L’Apocalypse n’est pas montée. Ces huit pièces permettent à la « troupe » à la fois de révéler des talents singuliers dans les pièces de formes dialoguées et la force collective du jeu dans les textes de forme chorale. Spectacle qui nous embarque durant plus de trois heures avec les entractes dans l’univers du dramaturge anglais. Nous sommes, nous aussi, spectateurs inscrits, comme le dit le texte du programme dans « le théâtre des opérations ».

L’Ensatt (ex-école de la rue Blanche), installée près du fort Saint-Irénée à Lyon, permet à Jean-Pierre Vincent de construire un parcours entre plusieurs lieux ; nous allons de salle en salle (il y a en fait quatre plateaux dans deux bâtiments différents), sortant d’un bâtiment pour entrer dans un autre, selon les pièces.

Ainsi Les troyennes, dans le théâtre Laurent Terzieff, en salle 1. Six jeunes comédiennes devenues des femmes anglaises en tailleur et talons hauts, sont assises derrière une longue table de bois, nous regardent et racontent leur existence de parfaite « madame tout le monde ». Elles nous prennent pour les terroristes, des poseurs de bombe comme il y en eut à Londres, à Tavistock Square. Jean-Pierre Vincent adopte dès cette pièce inaugurale le parti pris du respect scrupuleux des didascalies de l’auteur, non par paresse créative mais parce qu’elles font cohérence avec le jeu et le texte. On entend des explosions fortes ; l’attentat contre le centre hospitalier est une vraie machinerie théâtrale. L’ange ailé, qui à la fin de la pièce proclame la lutte contre les ennemis du monde occidental, entre en scène comme un puissant deus-ex-machina. Ravenhill est auteur réaliste mais son réalisme est toujours menacé par la « féérie », souvenir shakespearien, sans doute. Une voix off prie le public de quitter la salle, de l’évacuer comme si le début de la guerre traversait le dispositif qui sépare plateau et rangées de spectateurs. Nous passons en salle 2, pour découvrir Grand-peur et misère. Deux comédiens nous attendent déjà, prenant leur repas en tête-à-tête. Nous écoutons leurs confidences de couple marié, leurs affaires de sexe, leur obsession de l’ordre sécuritaire et leur souci de protéger leur fils Alex…

Assez logiquement parce que le texte de Ravenhill crée une continuité entre cette pièce et la suivante, nous voyons le décor changer : la salle à manger par un jeu de coulisses rentre dans un mur qui sera la surface terrible de l’échange entre Alex et le soldat sans tête. Ils sont assis côte à côte sur des chaises derrière des pupitres et les deux comédiens, avec subtilité, modulent leur voix pour indiquer qu’ils sont tantôt les deux personnages, tantôt la voix supérieure qui dit ce qu’ils disent. La guerre, en tout cas, continue et vient l’entracte de dix minutes. Les spectateurs sont alors conviés à retourner en salle 1. Logique de la forme mise en valeur puisque comme pour la pièce une, hier, un incident s’est produit, il s’agit des voix de présentateurs ou présentatrices qui à nouveau prennent le public à témoin, à la recherche des « œufs pourris » qui ne dénoncent pas les auteurs d’actes violents.

La pièce qui suit, l’Amour (mais ça, je ne le ferai pas…) nous ramène en salle 2, celle des dialogues intimes, cette fois-ci entre un soldat, garde du corps, et sa protégée, Marion… Le décor est volontairement marqué par l’esthétique d’un théâtre bourgeois avec canapé moelleux, coussins de couleur, tapisserie murale. Scène de petit déjeuner avec radio en fond sonore. Comment protéger ce confort-là ? Comment se protéger des désordres du monde, de la violence extérieure ? Changement de salle. Salle 3 donc, plus brute que les précédentes, avec son grand mur latéral tagué. La mère, pièce de désespoir retenu. Haley Morrisson est avachie sur son méchant canapé, regarde la télé, écran entre elle et le public. Les deux jeunes soldats viennent pour une mauvaise nouvelle : Darren, son fils, est mort au combat. Magnifique Charlotte Fermand, si jeune et pourtant totalement mère vaincue, déboussolée. Une voix off nous demande de ne pas troubler son chagrin : elle est recroquevillée et toute entière dans son chagrin ; nous la quittons. Entracte de vingt minutes pour prendre un verre ou manger un bout. C’est aussi cela le théâtre ; des moments de nécessaire retour à la banalité de notre quotidien.

Dans la salle 3 se joue Le crépuscule des dieux, se joue la mort de Susan, portant un foulard sur la tête (l’irakienne ?), qu’interroge l’occidentale Jane, sous une tente, comme dans un désert. La première souffre de la faim, la seconde est en train de prendre son petit déjeuner. Impasse de ces deux mondes en guerre. Et puis encore changer de lieu, prendre une couverture pour gagner la salle 4, un amphithéâtre en plein air, qu’un grand velum protège de la fraîcheur de la nuit. Champ de ruines, carcasse de voiture abandonnée. Minéralité du décor de la dernière pièce du cycle Naissance d’une nation, Ravenhill s’en prend à l’hypocrisie bien-pensante de ceux qui veulent reconstruire la ville qu’ils ont anéantie par la guerre. Et ces occidentaux-là sont des artistes ! Dernière image terrible sur le plateau : une femme aveugle, muette, à qui les artistes justement font violence. La guerre est grotesque comme le costume du « performeur » coiffé de cornes de cervidé. Le théâtre a tout dit. Ils viennent alors tous saluer, les comédiens et techniciens, tous ceux qui ont appris leur métier de théâtre.

 

Les représentations ont eu lieu entre le 17 juin et le 4 juillet 2014 à partir de 19 heures, à L’ENSATT, au temps de la lutte des intermittents du spectacle que les étudiants ont soutenue.

 

Le volume 1 de War and breakfast, édité par les Solitaires intempestifs en juin 2014, a fait l’objet d’une précédente chronique.

 

Marie Du Crest

 


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A propos du rédacteur

Marie du Crest

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Rédactrice

Théâtre

Espaces 34, Actes Sud Papiers

 

Née en 1959 à Lyon. Diplômée de philosophie et agrégée de Lettres modernes. Des passions : le théâtre contemporain français et étranger, les arts, l'Asie.

A vécu longtemps à Marseille, ville qu'elle n'oubliera pas. Mer Plages Tongs.

Enseigne depuis cinq ans  avec ironie les cultures de la communication.