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Profanes, Jeanne Benameur

Ecrit par Emmanuelle Caminade 27.02.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Actes Sud

Profanes, janvier 2013, 288 p., 20 €

Ecrivain(s): Jeanne Benameur Edition: Actes Sud

Profanes, Jeanne Benameur

Avec Profanes, Jeanne Benameur signe un livre étonnant à tout point de vue remarquable, un livre vibrant et chaleureux, revigorant, qui vient à la rencontre du lecteur pour lui faire partager cette « émotion du monde », cette passion de la vie qui semble la sienne. Elle lui conte pourtant une bien curieuse histoire tournant autour de la mort accidentelle d’une jeune fille, et de son père qui ne s’est jamais remis de ce drame. Chirurgien aguerri, il n’avait pas osé à l’époque prendre le risque d’opérer lui-même sa fille. Sa femme  ne lui avait pas pardonné et l’avait quitté…

Tous les ingrédients d’un mélo sont là mais Jeanne Benameur n’a pas la plume complaisante et ce n’est manifestement pas ce qui intéresse cette auteure qui paraît s’exprimer par la voix de son héros : « Ce n’est pas la mort qui m’intéresse, c’est la vie. Le sacré (…) ce qui relie les deux ». Le sacré, un mot qui n’est pas pour elle réservé à la religion et désigne quelque chose d’inconnu qui dépasse l’homme sans pour autant lui être extérieur, quelque chose se trouvant « au cœur-même de l’homme » détenteur d’une parcelle de divin et donc gardien du temple avec ses semblables. Ainsi, ce livre émancipateur qui s’attaque au paradoxe de la vie et de la mort et célèbre le culte de la « vie trébuchante » en mettant en scène des Profanes s’adresse-t-il à des « âme[s] imparfaite[s] », à « des hommes et des femmes » qui comme eux doutent et peuvent tous néanmoins « approcher ce qui fait le cœur de la vie ».

Ce n’est qu’à quatre-vingt dix ans qu’Octave, vieil homme solitaire reclus dans sa grande maison vide entourée d’un beau jardin aux essences variées, décide de « réussir son entrée » en rassemblant quatre personnes soigneusement choisies pour l’escorter « jusqu’au bout ». Cet ancien chirurgien du cœur, ce « sauveur » doublé d’un grand chasseur va en effet soudain, faute d’avoir sauvé sa fille, tenter de sauver sa propre vie en recourant à l’aide d’un homme et de trois femmes qu’il pourrait aussi aider à sauver la leur. Devenu grand lecteur de L’Ecclésiaste, la vanité de cette vie le conduit en effet à exalter la jouissance de l’instant dans sa plénitude, la beauté du vivant qui lui donne sens et permet de goûter au vrai bonheur. Mais s’il s’affirme bien « rassembleur », il ne sera pas maître. Il n’est pas ce Christ rédempteur délivrant un enseignement à ses disciples mais le simple fédérateur d’une équipe dont tous les membres vont se secouer, se faire bouger, vont « avancer » ensemble. La relation singulière et égalitaire à l’autre, cet inconnu, la confiance, s’avère ainsi primordiale dans une sorte de mutualisation du Salut qui prend à contre-pied le dogme religieux et incite les hommes à se saisir de leur « terrible » liberté, « si petite, mais déjà trop ». Sauver la vie, la continuer malgré la mort qui est « un point et pas une frontière », « ouvrir le temps » en faisant de plus une étrange commande à Hélène Avèle, l’artiste peintre qu’il a recrutée – dont le « côté muet » de l’activité rejoint « la puissance des mots » de l’écrivain.

Le livre s’ouvre quand Octave réunit pour la première fois sous son toit les quatre employés qui dès le lendemain vont l’accompagner de jour comme de nuit de manière décalée. Après les présentations, il leur précise individuellement ce qu’il attend d’eux, puis les laisse découvrir les lieux et choisir une chambre. Il leur remet surtout à chacun une clef car, en dehors de leur temps de service, ils seront libres de circuler, de quitter la maison ou d’y rester. Et si le vieil homme a veillé à ce qu’aucun ne soit sous l’emprise d’une certitude – religieuse ou athée –, il ne sait rien d’eux et inversement. Il s’est seulement fié à ce qu’ils émettaient à leur insu, à cette « lutte pour la vie » qu’il pressentait chez eux. Cinq histoires différentes, cinq mondes étrangers, mystérieux, vont donc se côtoyer, et même si Octave a un projet en tête, il entre une large part d’inconnu dans cette aventure qui commence.

Des liens vont se créer entre ces personnages qui peu à peu s’apprivoisent, entre Octave et chacun des quatre bien sûr, mais aussi entre les quatre qui vont être amenés à se croiser, à communiquer. Et personne ne peut savoir ce qui en naîtra : dans le « frottement de ces vies », dans le tissage complexe de ces « liens invisibles », dans le surgissement inattendu de consonances, réside la grande aventure de ce livre qui est aussi celle de la vie.

La composition et l’écriture de ce roman épousent parfaitement cette aventure et c’est ce qui en fait la grande force.

Jeanne Benameur, grâce à un tissage narratif élaboré, éclaire le passé de ses personnages tout en maintenant des zones d’ombres. Et elle nous fait sentir tous ces liens qui s’ébauchent entre eux, ces liens à peine visibles et difficilement dicibles. Dans une bonne cinquantaine de courtes séquences, elle tourne ainsi successivement autour d’eux, les approchant par petites touches délicates et feutrées, alternant le zoom et le grand angle, déplaçant habilement le point de vue narratif. Le « je » initial d’Octave, l’organisateur, le décideur, se dissout rapidement dans une narration extérieure qui surplombe l’ensemble ou passe par le regard de chacun des personnages, et son retour habile sur la fin, diffracté entre les 5 protagonistes, prend une signification bien différente. Toute la progression du récit, toutes les variations, les évolutions qu’il recèle s’effectuent en douceur, d’échos en résonances, témoignant du soin extrême porté par l’auteure aux transitions.

Et la belle écriture poétique, elliptique et concise de Jeanne Benameur vient parfaire ce travail subtil. Elle impulse son rythme particulier, fait d’une juxtaposition de phrases courtes qui n’excluent pas pour autant de brèves envolées, la ponctuation et les retours à la ligne, ménageant de nombreuses respirations : une écriture palpitante qui semble avancer sur le fil du souffle. Sa langue sensuelle part de la matière, de la perception des corps et des objets, de la nature, pour capter des émotions, des élans, des mouvements imperceptibles, et approcher une réalité secrète ouverte à l’infini. Une langue économe, aux mots choisis, qui suggère ou souligne un sens caché en s’appuyant très souvent sur la valeur symbolique des choses, des lieux et des gestes mais aussi des prénoms, des nombres et des figures géométriques. Une langue très évocatrice qui par bien des côtés s’inscrit dans l’esprit des haïkus, de ces brefs poèmes si chers au héros, qui saisissent l’instantané de la vie en traduisant des sensations qui créeront des images chez le lecteur et l’inciteront à la réflexion.

Et si Profanes ne propose pas à proprement parler une histoire réaliste, cette dernière sonne pourtant profondément juste, elle émeut, met en mouvement. Car Jeanne Benameur, comme les peintres du Fayoum, tend au lecteur le miroir de ses portraits dont les regards révèlent des espaces intérieurs qui rassemblent en abolissant le temps. Elle le renvoie ainsi à son propre cheminement sur « la route blanche ».

 

Emmanuelle Caminade


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A propos de l'écrivain

Jeanne Benameur

 

Jeanne Benameur est née dans une petite ville d’Algérie d’un père arabe et d’une mère italienne.

Elle arrive en France à l'âge de 5 ans et sa famille s'installe à La Rochelle. 

Professeur de lettres jusqu'en 2001, elle a publié chez divers éditeurs, mais particulièrement Denoël en littérature générale, et les éditions Thierry Magnier. Elle est également directrice de collection, aux Éditions Thierry Magnier et chez Actes Sud-junior.

Elle vit maintenant à Paris où elle consacre l’essentiel de son temps à l’écriture : théâtre, roman , poésie, nouvelles. Elle a reçu en 2001 le Prix Unicef pour son roman Les Demeurées (Denoël, 2000).

Jeanne Benameur fait partie de l’équipe de Parrains Par Mille, une association de parrainage d’adolescents désemparés. L’auteur fait d’ailleurs agir cette association auprès d’Adil, dans Adil, cœur rebelle.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

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Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.

Commentaires (2)

  • MORIN ep. CHARLES Isabelle
    15 Avril 2013 à 17:49 |

    Pour Jeanne Benameur: es tu la jeanette du lycée Jean Dautet dans les années 1960 ? Si oui, ça me fait plaisir d'avoir de toi des nouvelles par ce livre qui se et te fait remarquer ! Es tu toujours à La Rochelle, moi j'habite Asnières dans les Hauts de Seine. A un de ces jours si la célébrité t'en laisse le loisir !

  • picard sainson brigitte
    12 Juin 2014 à 03:05 |

    bonjour Jeanette
    internet est parfois magique
    quel parcours que le tien BRAVO
    te souviens tu..qq annees en arriere a cote de Niort....notre jeunesse insouciante et que de rire...je serais heureuse d avour de tes nouvelles
    amicalement
    brigitte sainson picard

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